Depuis 1980, la revue Le Débat, éditée par Gallimard, constituait un des lieux importants de la pensée française. Trois personnalités, venues de la gauche, lui avaient donné un rayonnement indéniable : l’historien Pierre Nora et les philosophes Marcel Gauchet et Krzysztof Pomian. Contre Sartre mais avec Camus qui disait « Intellectuel, je suis. De gauche, je suis. Intellectuel de gauche, je ne suis pas », ils s’efforçaient depuis 40 ans de ne pas être des « intellectuels engagés » mais des hommes d’ouverture et de dialogue. Pour eux, la culture ne pouvait être asservie à une cause politique . Elle n’était pas une arme mais simplement l’expression d’une liberté, la plus haute, celle de l’esprit, illustrée par la diversité et la qualité des auteurs. Ceux-ci s’appelaient François Furet, Mona Ozouf, Alain Minc, Pierre Rosanvallon, Milan Kundera, Claude Lévi-Strauss, Michel Winock, Pascal Ory, Jean-Noël Jeanneney ou Hélène Carrère d’Encausse, parmi beaucoup d’autres.
Hélas, par un communiqué du 29 août, la direction du Débat annonçait l’arrêt de sa publication. Elle en donnait les quatre motifs principaux : l’érosion de la curiosité encyclopédique, la désintellectualisation des élites, la mort du genre de la revue généraliste et la radicalisation du débat public. Les trois premiers ne font que renvoyer à un constat, celui du déclin du niveau culturel de la population que reflètent, paradoxalement, les taux de réussite au baccalauréat : 96% en 2020. Ils sont aussi, bien évidemment, la conséquence des critiques dont, depuis Bourdieu, la culture générale fait les frais, au motif qu’elle ne serait qu’un outil de domination de la bourgeoisie. Mais le quatrième motif, en revanche, qui relève de l’idéologie, mérite qu’on s’y arrête davantage.
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En effet, dans les deux pages qu’il vient de consacrer au Débat, Le Monde, après quelques considérations générales, instruit par procureur interposé, l’universitaire d’extrême-gauche François Cusset, le procès de la revue, « échec d’une certaine pensée française, repliée sur elle-même, salonarde et à l’ethos grand-bourgeois complètement décalé par rapport à l’époque ».
La mort du Débat serait donc, selon les lois implacables de la dialectique historique, la conséquence logique et inévitable d’une transgression coupable face au sens de l’histoire, seul juge pertinent de nos actes et de nos pensées : « Le Débat serait passé à côté des récentes révolutions intellectuelles portées par les questions de genre, d’écologie et de société post-coloniale ». Et, lorsque, parfois, il lui arrive de les aborder, il commet en outre le péché impardonnable de ne pas les traiter de façon orthodoxe, comme il conviendrait à un esprit éclairé, à l’image d’un Pascal Bruckner osant écrire que « l’environnement est la religion séculière qui s’élève en Europe sur les décombres d’un monde incroyant ».
La mort du Débat serait donc, selon les lois implacables de la dialectique historique, la conséquence logique et inévitable d’une transgression coupable face au sens de l’histoire, seul juge pertinent de nos actes et de nos pensées
Et que dire de la cécité d’un Marcel Gauchet qui a autorisé Mathieu Bock-Côté ou Élisabeth Lévy –il y a 20 ans- à écrire dans Le Débat, sinon qu’il est le reflet d’ « une posture réactionnaire décomplexée »? mais, comment s’en étonner, puisque le même Gauchet et son collègue Jean-Pierre Le Goff, relayés par le sociologue Paul Yonnet, n’ont pas hésité à dénoncer le « gauchisme culturel » et orienté une partie de la revue du côté « d’une sensibilité inquiète et conservatrice doublée d’une sensibilité républicaniste ». Fermez le ban ! Le Débat est mort mais il le méritait bien.
Finissons de sourire, car la nouvelle censure est à l’œuvre et, jamais, elle n’a été aussi violente, puisque, pour ses agents, l’imprimatur de la bonne conscience passe par le respect intransigeant de règles sans appel : tout d’abord, les sujets qu’il est permis de traiter sont limités à quelques-uns, déjà évoqués, l’égalité hommes-femmes, l’anti-racisme et l’écologie radicale, auxquels on peut ajouter la lutte contre l’islamophobie, la promotion de la GPA et la cause animale.
Il ferait beau voir qu’un homme s’exprime en faveur des femmes, un blanc en faveur des noirs, voire un homo en faveur des lesbiennes.
Mais, encore, seconde règle impérative, ne pas les traiter n’importe comment : à titre d’exemples, la théorie du genre et le féminisme anti-homme comme réponses à l’égalité hommes-femmes, l’exclusivité du racisme dévolue aux blancs puisque, par définition, ils sont les dominateurs, le refus de la reproduction humaine pour préserver la planète de toute pollution, la dénonciation des violences policières systématiques à l’encontre des migrants, le multiculturalisme inclusif, la reconnaissance des unions à plusieurs partenaires et des filiations multiples ou le véganisme généralisé. Il va sans dire, enfin, troisième règle, que, même en respectant les deux précédentes, tout le monde n’a pas un droit identique à s’exprimer : il ferait beau voir qu’un homme s’exprime en faveur des femmes, un blanc en faveur des noirs, voire un homo en faveur des lesbiennes.
Car, dans les nouveaux conservatoires de la pensée correcte, le communautarisme le plus strict est de rigueur. Il est à la source de cette nouvelle gauche identitaire, issue des campus américains, où racialistes, décoloniaux et autres indigénistes n’acceptent plus de parler qu’entre eux. C’est à partir d’une telle revendication que, dans plusieurs universités françaises, des colloques se sont tenus, ces derniers mois, sur une base exclusivement ethnique, au nom d’une ségrégation raciale de bon aloi. Les identitaires de droite ne sont plus l’ennemi principal, c’est l’universalisme républicain qu’il faut combattre. Renaud Camus peut-être, Michel Onfray surtout pas !
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Cette vision du nouveau chapiteau idéologique en cours d’installation serait-elle excessive ? C’est pourtant Marcel Gauchet, peu suspect de débordement verbal, qui dénonce un « moralisme inquisitorial » et l’activisme « allant jusqu’au fanatisme » des « néo-gauchistes », c’est le très modéré Pierre Nora qui parle d’« enfermement identitaire », c’est François Dosse, lui-même lucide sur le vieillissement des dirigeants du Débat, qui écrit que « le temps est aux revues qui crient avec des accents staliniens ».
Autant dire que, pour la nouvelle gauche identitaire, le temps est en effet au combat et non plus au débat. Ce dernier n’a de sens, pour elle, que s’il s’intègre à la dynamique des luttes et vient alimenter l’action révolutionnaire. Les mots ne doivent plus expliquer ou convaincre. Ils sont devenus des armes de poing. La tentation serait donc grande, face à ce champ de bataille, d’entrer à notre tour dans la mêlée et d’opposer à une inquisition aussi radicale une inquisition contraire.
Pour la nouvelle gauche identitaire, le temps est en effet au combat et non plus au débat. Ce dernier n’a de sens, pour elle, que s’il s’intègre à la dynamique des luttes.
Elle serait d’autant plus grande pour les chrétiens que les nouveaux Torquemada ne cherchent qu’à détruire, l’un après l’autre, tous les fondements de la civilisation de l’amour. Mais à supposer que nous en ayons les moyens, ce serait faire fausse route car faut-il rappeler qu’ on ne combat une erreur qu’en témoignant de son contraire. Aussi importe-t-il, plus que jamais, de multiplier les lieux d’échanges, où, loin de toute fadeur ou de tout compromis, l’écoute et l’accueil des arguments de chacun, sans a priori, permettent non seulement le débat mais la recherche, patiente et humble, de la vérité.





