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Invasion. Lesbos sous les assauts des migrants

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Publié le

17 avril 2020

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Ce dimanche matin, fête de la Transfiguration, les cloches de Mytilène sonnent à tout rompre pour inviter les fidèles à l’église. Dans la rue les processions bloquent la circulation anarchique des scooters et l’on voit, s’élançant de toutes les églises, des icônes fleuries et des popes marcher en tête des fidèles, au son guttural des chants orthodoxes. Chacun déposera un baiser fervent sur l’icône et passera par-dessous elle avant de rentrer à nouveau dans l’église. Entre ça et le soleil printanier qui brille sur le port, la première impression de Lesbos est digne des cartes postales.

 

 

 

 

Pourtant l’île est au cœur de la tragédie migratoire que connaît l’Europe à sa frontière turque, elle en est même l’épicentre. Depuis 2015 elle n’a cessé d’accueillir des clandestins débarqués en bateau. Ils sont désormais 25 000 à s’entasser au camp de Moria à côté de Mytilène, prévu pour en loger 3 000. Il y a un mois et demi, les réfugiés ont manifesté pour réclamer de nouvelles infrastructures, et le gouvernement grec s’est exécuté dans la foulée, entamant la construction dans les jours qui suivirent. La chose n’a pas été du goût des autochtones laissés à l’abandon depuis des années; l’île entière s’est soulevée contre ce qu’elle considérait comme une provocation et le chantier – pourtant protégé par les forces anti-émeutes – a dû cesser suite à de violents affrontements. C’est après ces événements que l’État grec a commencé à réaliser l’ampleur du problème et qu’Erdogan a annoncé ouvrir ses frontières vers l’Europe. Utilisant les réfugiés comme une arme pour faire plier l’Union européenne, il a envoyé au même moment un SMS à tous les habitants du camp de Moria les enjoignant à se rendre sur le port de Mytilène où des bateaux étaient censés les attendre pour les emmener à Athènes, porte du paradis occidental. En créant ainsi un mouvement de panique de 25 000 malheureux vers une ville qui n’en compte guère plus, Erdogan a parfaitement montré sa capacité de manipulation, son absence de scrupule et la fragilité de la situation sur l’île de Lesbos.

Mais trop peu se sont penchés sur la détresse des habitants originels de Lesbos. Pendant des années ils ont supporté patiemment, et aujourd’hui qu’ils réclament simplement le droit à une existence paisible chez eux, on les dépeint comme des excités intolérants. C’est exactement le même drame que chez nos Gilets jaunes originels.

Des journalistes du monde entier ont glosé sur l’intolérance des habitants de Lesbos, sur la violence dont certains ont usé à l’encontre d’ONG ou de la presse. Les clichés de bateaux d’illégaux empêchés d’accoster par des insulaires en colère ont suscité l’indignation de toute la bien-pensance planétaire. Depuis des années, les Européens sont abreuvés d’images et de témoignages culpabilisants sur le quotidien des migrants, les noyades en Méditerranée, etc. Mais trop peu se sont penchés sur la détresse des habitants originels de Lesbos. Pendant des années ils ont supporté patiemment, et aujourd’hui qu’ils réclament simplement le droit à une existence paisible chez eux, on les dépeint comme des excités intolérants. C’est exactement le même drame que chez nos Gilets jaunes originels. Ils sont la misère pudique que personne ne veut voir et qui a eu l’outrecuidance de se détacher un peu du prêche télévisé pour accrocher des banderoles aux entrées des villages. La misère qui n’est pas « bankable » dans les salles de rédaction, celle dont on ne peut tirer de clichés larmoyants. Trop petits propriétaires pour survivre à la logique du capitalisme mondialisé, mais héritiers d’une trop longue histoire et de trop de traditions auxquelles ils tiennent pour ne pas être jugés coupables au tribunal du marxisme culturel. Frappés durement par la crise économique à laquelle les technocrates de Bruxelles n’ont rien compris, ils sont aujourd’hui littéralement envahis sans que quiconque n’ait eu pour eux la moindre compassion. Pas même le pape François venu en avril 2016 et reparti avec douze migrants à bord de son avion. C’est cette incompréhension absolue, ce total manque d’empathie qui met en colère les gens de Lesbos. Que l’on dépeigne les autochtones comme des nazis, eux qui ont été – tant qu’ils ont pu – d’une hospitalité et d’une générosité inouïes, voilà qui pourrait prêter à sourire. Mais ils n’ont plus le cœur à rire, et beaucoup d’entre eux vivent un véritable calvaire.

 

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À l’entrée du village de Moria, voisin du bidonville géant, une banderole est accrochée, sur laquelle on peut lire : « Lesbos était un paradis, vous en avez fait un enfer ». La chose n’est en rien exagérée : depuis des mois les cambriolages succèdent aux agressions, et les agressions aux vols de bêtes dont on retrouve les carcasses sur les étals du camp de réfugiés. Les vergers d’oliviers sont peu à peu dévastés pour les besoins des clandestins qui les découpent pour se faire du feu. L’île connaît une baisse du tourisme, et n’étant pas épargnée par le coronavirus, la saison estivale s’annonce morte, tout simplement. Les habitants de Lesbos n’ont jamais mené grand train: depuis des générations ils vivent de leurs petites cultures et avec leurs bêtes. Aujourd’hui certains sont tout simplement sur le point de quitter leur terre. « Je n’ai jamais eu grand-chose, mais quand mon petit-fils venait, je lui sortais un œuf de ma poche, pour lui faire une surprise. Si l’on me vole mes poules, que lui offrirais-je ? Aujourd’hui j’ai 66 ans, et pour la première fois j’ai peur », nous déclare Dakos. Ce simple témoignage comporte toute la détresse ignorée de gens qui ne demandent rien d’autre que d’être écoutés et de pouvoir vivre en paix chez eux.

 

À Mytilène, certains propriétaires se sont bien accommodés de la situation: ils louent aux ONG des appartements pour trois fois le prix qu’ils en touchaient autrefois lorsqu’ils logeaient des étudiants. Et jusqu’à la révolte des habitants, les ONG ne cessaient de fleurir, disposant de moyens faramineux dont on serait tenté d’étudier en profondeur la provenance, toujours au bon endroit, comme par miracle, pour accueillir les bateaux de miséreux envoyés par les passeurs depuis la Turquie. Dans la grande opacité de cette situation, certains pointent la responsabilité de l’État grec : « L’Union Européenne distribue des millions et des millions pour aider la Grèce à s’occuper des demandeurs d’asile: ici nous n’en voyons pas la couleur. Où est passé l’argent ? » se demande Spyros, comme beaucoup.

Lorsque nous avons expliqué à certains qu’il n’y avait pas d’avenir pour eux en Europe, l’un d’eux, soudanais, était au bord des larmes. Il arrive que certains disjonctent littéralement comme Omar, rencontré à l’entrée du camp alors qu’il menaçait les gens avec un gourdin en hurlant des propos incohérents. Lorsqu’il fut enfin calmé, il nous a expliqué avoir perdu sa famille en Syrie et attendre depuis deux ans et demi un laissez-passer vers l’Europe.

Mais les locaux ne sont pas les seuls à être las de la situation. Au camp de Moria, tous s’impatientent également. Bercés par le mythe de l’Europe prospère et accueillante, les réfugiés vivent dans des conditions effroyables, parmi les déchets, dormant et accouchant parfois sur la terre battue. Nourris et habillés par les ONG, leur désœuvrement est total, et leur ressentiment à la hauteur des illusions entretenues criminellement par les citoyens du monde venus les aider. Lorsque nous avons expliqué à certains qu’il n’y avait pas d’avenir pour eux en Europe, l’un d’eux, soudanais, était au bord des larmes. Il arrive que certains disjonctent littéralement comme Omar, rencontré à l’entrée du camp alors qu’il menaçait les gens avec un gourdin en hurlant des propos incohérents. Lorsqu’il fut enfin calmé, il nous a expliqué avoir perdu sa famille en Syrie et attendre depuis deux ans et demi un laissez-passer vers l’Europe. Quoiqu’il soit impossible d’être insensible à leur misère, on sent dans les discours bien rodés une habitude à exhiber ses malheurs à la terre entière. C’en est parfois gênant, comme quand ce père de famille insiste pour montrer les croûtes sur le dos de sa fille afin
que nous prenions des photos.

 

Certains Grecs trouvent cela indécent, surtout lorsqu’ils voient chaque jour la queue devant l’Eurobank, sur le port de Mytilène, où des réfugiés sortent des cartes estampillées du drapeau de l’Union européenne pour retirer de l’argent.

 

Lire aussi : MARCO GERVASONI : « LA DÉMOCRATIE TELLE QU’ELLE EST NÉE EN 1945 EST MORTE »

 

Comment en effet ne pas s’interroger sur la promptitude des technocrates à distribuer de l’argent aux réfugiés quand tant d’Européens vivent pauvrement, et dans l’inquiétude d’être remplacés progressivement ? Ces événements récents et la politique agressive d’Erdogan auront au moins eu le mérite de réveiller la conscience du peuple grec, désormais massivement opposé à l’immigration et allant jusqu’à assister l’armée à la frontière terrestre avec la Turquie qui prétend leur envoyer ses millions de réfugiés.

Alors que l’épidémie du coronavirus pourrait sonner le glas du sans-frontiérisme et nous montre les limites de l’individualisme ambiant, l’agression turque ne pourrait-elle pas être l’électrochoc salvateur? Du haut de l’Acropole, vingt-cinq siècles nous contemplent.

Alors que la Grèce fut le berceau de notre civilisation, elle semble aujourd’hui être le lieu d’où l’Europe pourrait mourir si nous ne réagissons pas collectivement. Pour l’heure, le pays qui inventa le mot « barbaros » et qui protégea héroïquement sa frontière aux Thermopyles face aux Perses semble assumer, et presque seul, son rôle de défenseur face aux nouvelles invasions. Pour combien de temps encore ? Alors que l’épidémie du coronavirus pourrait sonner le glas du sans-frontiérisme et nous montre les limites de l’individualisme ambiant, l’agression turque ne pourrait-elle pas être l’électrochoc salvateur ? Du haut de l’Acropole, vingt-cinq siècles nous contemplent.

 

 

Jean Palinakis

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