ISLAM, CHRISTIANISME, LAÏCITÉ… RÉMI BRAGUE ET PIERRE MANENT DÉBATTENT. PARTIE 2

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

C’est le débat qui devait enfin avoir lieu. Deux ans après la publication polémique de Situation de la France, où Pierre Manent appelait à imaginer un nouveau rapport avec les Français musulmans, son collègue et ami Rémi Brague, lui répond. Dialogue de géants. Partie 2

Faites-vous le procès de l’individualisme libéral qui nous a atomisés ? Dans un tel paradigme individualiste, la France est-elle en mesure de comprendre ce qu’est réellement l’islam ?

Rémi Brague : Je n’oserai pas parler de l’individualisme devant quelqu’un qui a écrit un livre sur Tocqueville et en a donné une formulation conceptuelle à la hauteur de laquelle je ne saurais guère me porter. Ce que l’on peut observer, c’est l’idée selon laquelle l’histoire commence à partir de nousmêmes, à la naissance de chaque individu. On généralise ensuite cette impression erronée – elle est erronée parce que le langage que nous parlons nous transit de part en part, sans même parler des mœurs – et on la transpose de l’individu au collectif, en affirmant par exemple que l’histoire commence aujourd’hui, d’où des programmes d’histoire où on a l’impression que l’histoire commence en mai 68 et la préhistoire à la crise de 29.
C’est la conscience de la longue durée qu’il faut essayer de restituer, comme le fait actuellement l’école historique française dont on ferait bien de s’inspirer. Cela suppose de comprendre, par exemple, que les cathé- drales font partie de la France et qu’il ne faut pas les faire disparaître (comme David Copperfield le magicien faisait disparaître la tour Eiffel). Or, certains discours officiels dans les hautes sphères vont malheureusement dans ce sens. Il serait bon de rompre avec cette amnésie voulue de nos racines

Pierre Manent : J’ajoute un facteur qui me paraît décisif : l’idée répandue aujourd’hui que la religion ne peut plus être un objet d’interrogation collective ni même individuelle, qu’elle ne peut plus être l’objet d’une délibération ni d’une discussion. La religion comme un objet objectif, si j’ose dire, appartiendrait au passé. Pour beaucoup de nos contemporains, la religion n’est supportable que comme support ou occasion du sentiment individuel, mais ne doit jamais devenir un «objet objectif», et surtout pas une question à laquelle il serait urgent, nécessaire, judicieux et intelligent d’essayer de répondre.
À l’égard de la religion chrétienne, il y a plusieurs catégories de dispositions négatives : il y a ceux qui lui (…)

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