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Jacques Soppelsa : « L’Occident est en voie de paupérisation »

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Publié le

3 novembre 2021

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Le professeur Jacques Soppelsa est Président honoraire de l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne et Président de l’Académie Internationale de Géopolitique. Il vient de publier avec Alexandre del Valle « La mondialisation dangereuse », ouvrage dans lequel les deux auteurs analysent les recompositions de l’ordre mondial. Entretien.
mondialisation

Comment expliquer la naïveté des stratèges libéraux après la chute de l’URSS quant à la dangerosité du monde ?

Au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique (et donc de la disparition de la logique des blocs), les « stratèges » occidentaux ont été persuadés (y compris via les écrits de spécialistes autoproclamés comme Francis Fukuyma ou, en France, Alain Minc et Guy Sorman) qu’était enfin arrivé l’heureux temps d’un monde unipolarisé contrôlé par l’Empire américain et ses vertus (« God Bless America »). Pourtant, après quelques années relativement euphoriques, le contexte des relations internationales s’est vite assombri, des événements du 11 septembre aux avatars de l’Afghanistan ou du Moyen-Orient, en passant par la crise des subprimes.

Constat cruel : tout en négligeant la pérennité de certains défis (dont le dynamisme tous azimuts de certaines nations candidatant au statut de superpuissances, la Chine tout particulièrement), le monde occidental n’a pas comblé les failles inhérentes à la plupart des sociétés démocratiques. Ces failles sont nombreuses. J’en citerai trois, malheureusement complémentaires : tout d’abord son malthusianisme au plan démographique, contrastant avec le dynamisme des pays du Tiers monde, et les migrations internationales bien mal maîtrisées qui en sont le corollaire ; ensuite les effets de la désindustrialisation et des délocalisations (au profit notamment de Pékin) ; enfin, le fait que nos vieilles nations d’Europe occidentale semblent baigner dans une atmosphère mortifère de culpabilisation civilisationnelle.

Lire aussi : La France et l’Europe à contretemps face au retour des Empires

Quelles sources de danger vous semblent-elles les plus sérieuses pour l’Europe d’aujourd’hui ?

Pour l’Europe d’aujourd’hui, il est certes difficile de hiérarchiser ces dangers. Au-delà des failles susmentionnées, j’évoquerai volontiers trois sources d’inquiétude majeures : la question de la prolifération nucléaire (loin d’être réglée, comme le montre les difficultés rencontrées sur la question iranienne) ; l’évolution récente, tant spatiale que « technique », du terrorisme islamiste ; et le nouveau visage de la criminalité organisée, lié à la porosité des frontières, à la diversification des activités illicites et à l’expansion territoriale du champ d’action des mafias contemporaines.

L’idéologie post-moderne qui domine la réflexion des élites occidentales ne se trompe-t-elle pas de cible en s’attachant à déstabiliser les intérêts des vieilles nations plutôt que de se concentrer sur les nouveaux adversaires (islamisme, Chine, etc.) ?

C’est indéniable. Rappelons-le : la culpabilisation civilisationnelle et « la haine de soi » concernent depuis plusieurs décennies nombre de pays d’Europe occidentale. Au-delà de cet état de fait, toute analyse objective de l’évolution récente des relations internationales ne peut qu’établir un constat singulièrement amer : les sociétés occidentales sont en voie de paupérisation, et les « élites » évoquées n’ont fait, par leur aveuglement, que contribuer à cette évolution. Plusieurs éléments convergent en la matière : l’émergence de nations qui sont par ailleurs de véritables colosses au plan démographique, la Chine et l’Union indienne, mais aussi, plus surprenant peut-être, la réapparition de la Russie de Vladimir Poutine moins d’un tiers de siècle après le déclassement de l’Union soviétique. Et, in fine, l’intrusion insidieuse puis fracassante, et assurément perverse, des firmes multinationales et des Gafam au cœur du monde occidental.

La pandémie que nous subissons depuis deux ans n’est-elle pas un avant-goût de nouveaux risques sanitaires face auxquels nos dirigeants sont en partie paralysés par le principe de précaution, qui les oblige à se protéger juridiquement au détriment de certains intérêts politiques vitaux ?

Je ne lis malheureusement pas dans le marc de café, contrairement à certains « géopoliticiens » autoproclamés, bardés de certitudes. Je suis donc incapable de vous prédire si la Covid sera suivie, au cours des prochaines années par de nouvelles pandémies.

Les effets de ce que nous appelons dans notre ouvrage la « démondialisation » peut prendre à moyen terme le contre-pied des effets nocifs de la mondialisation

Trois remarques, toutefois. Premièrement, pour l’éradication du fléau, la méthode chinoise (Pékin étant par ailleurs à la source dudit fléau) est absolument impossible à appliquer au sein de nos démocraties. Deuxièmement, le principe de précaution, certes fort louable, peut devenir parfois un obstacle au règlement du défi sanitaire lui-même (on en connaît malheureusement de nombreux exemples), surtout si ce principe confine au « précautionisme » et à ses dérives. Tertio, le fait que certains spécialistes lient la pandémie au contexte environnemental doit nous inciter à approfondir la réflexion géopolitique dans deux domaines longtemps marginaux, voire ignorés, de notre discipline : la géopolitique environnementale et la géopolitique sanitaire.

Quels espoirs voyez-vous naître du nouveau désordre mondial ?

Quels espoirs ? Les effets de ce que nous appelons dans notre ouvrage la « démondialisation ». Celle-ci (si l’on entend par là « une redistribution des centres économiques et donc géopolitiques ») peut prendre à moyen terme le contre-pied des effets nocifs de la mondialisation. Mais à plusieurs conditions, et tout particulièrement la mise en place concrète de nouvelles options politico-économiques. Nous songeons notamment à l’impérieuse nécessité de contrôler plus rigoureusement les migrations internationales (à fortiori les migrations clandestines), à développer les énergies renouvelables et les secteurs technologiquement novateurs et créateurs d’emplois, à interrompre le vaste processus de délocalisation et à assumer, à différentes échelles spatiales, la promotion d’un protectionnisme intelligent.

La mondialisation dangereuse d’Alexandre del Valle et Jacques Soppelsa
L’Artilleur, 520 p., 23€

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