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Jacques Villemain : « La guerre de Vendée a des choses à nous dire sur les crimes qu’on commet au nom de la liberté »

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Publié le

16 septembre 2020

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Y a-t-il eu un génocide vendéen ? Au-delà de la réalité de l’extermination du peuple de l’ouest au nom de la liberté, reconnue par tous les spécialistes, l’emploi du terme continue de diviser. Dans son nouveau livre, Jacques Villemain étaie juridiquement la thèse du « génocide ».
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Vous êtes d’abord juriste, plutôt qu’historien : en quoi cela vous qualifie-t-il mieux pour étudier l’épineuse question de la réalité du génocide vendéen, que certains mandarins récusent ?

« Génocide » est le nom d’un crime. C’est – exclusivement j’y insiste – un concept de droit pénal. Il n’a été défini que pour la répression du crime de masse qu’il désigne. Si des historiens veulent en traiter ils ne sont légitimes à le faire qu’à la condition de s’en tenir strictement au référentiel juridique (loi et jurisprudence). Or les historiens négationnistes du génocide vendéen non seulement ignorent cette définition mais on est en droit de penser qu’ils ne veulent pas la connaître car alors même qu’on la leur détaille, certains continuent à se bricoler leur propre concept de génocide, bien sûr pour justifier ce négationnisme qui est leur pétition de principe pour des raisons idéologiques assez transparentes. J’ai au moins sur eux l’avantage de ma formation juridique et de ma pratique à hautes doses du droit pénal international durant les années où j’ai eu à suivre et accompagner les procédures des tribunaux pénaux internationaux de La Haye pour le compte de notre pays (mais, bien entendu, mon analyse du sujet vendéen n’engage que moi). 

C’est d’ailleurs en lisant dans le Thalys qui me ramenait à Paris, une revue universitaire d’histoire dans laquelle on décrivait les atrocités de la guerre de Vendée, pour conclure à de simples crimes de guerre, que j’ai commencé à creuser ce sujet. Je me disais : « Avec ce qu’ils décrivent, on est au moins au niveau du crime contre l’humanité, sinon du génocide ». C’était en 2012 : il m’a fallu cinq ans de recherches pour produire mon premier livre sur le sujet (Vendée 1793-1794 – Crimes de guerre, crime contre l’humanité, génocide – Une étude juridique, Éd. du Cerf), et trois ans de plus pour celui-ci que le succès du premier a encouragé mon éditeur à publier.

Lire aussi : Histoire : et si la République était arrivée dans les fourgons de l’étranger ?

Vous vous appuyez sur la définition que Raphaël Lemkin, inventeur du terme, a donnée du mot « génocide » : quelle réalité cela recouvrait-il pour lui, et aujourd’hui pour les textes juridiques internationaux ?

Le concept de Lemkin était à l’origine beaucoup plus large que ce qui est finalement entré dans la loi pénale internationale : par exemple il incluait la notion de « génocide culturel » qui n’a pas été retenue. Lemkin incluait aussi dans l’intention génocidaire la destruction des groupes politiques, ce qui n’a pas été retenu parce que l’URSS ne voulait bien sûr pas en entendre parler. Finalement on a limité la définition à un certain nombre d’actes commis en vue de la destruction totale ou partielle d’un groupe national, racial, ethnique ou religieux, comme tel. On tue les gens pour ce qu’ils sont. Il serait trop long d’expliquer ici comment la jurisprudence a fini par interpréter ces quatre adjectifs comme renvoyant à « un groupe humain stable et permanent » au-delà de la lettre de la définition légale, ce qui s’applique bien sûr aux Vendéens. 

C’est ainsi que les Tutsis du Rwanda ont pu être reconnus comme victimes d’un génocide alors qu’ils ne sont à proprement parler pas un groupe national, racial, ethnique ou religieux (mais plutôt une « caste » au sens sociologique). Quant aux « Vietnamiens » du Cambodge (qui sont en fait des Khmers lointainement d’origine vietnamienne ou d’une descendance mixte avec des Vietnamiens) ils ont été reconnus comme victimes d’un génocide « racial » car les Khmers Rouges les considéraient comme une « race » bien à part et à détruire (« des Vietnamiens dans des corps khmers »).

Les colonnes infernales de Turreau tuent, sur ordre, tous ceux qu’elles peuvent atteindre, y compris d’ailleurs des Vendéens républicains (il y en a). […] Les Vendéens sont bien exterminés pour ce qu’ils sont

En quoi peut-on dire qu’il y a eu génocide en Vendée ? « Génocide » c’est une intention criminelle plus qu’un nombre de morts. Le génocide de Srebrenica, c’est « seulement » 8 500 morts. Il y en a eu 170 000 en Vendée, soit entre 20 % et 25 % de la population, mais ce n’est pas l’essentiel. Les colonnes infernales de Turreau tuent, sur ordre, tous ceux qu’elles peuvent atteindre, y compris d’ailleurs des Vendéens républicains (il y en a). Les quelques généraux qui n’y montrent pas assez de zèle sont sanctionnés. Les Vendéens sont bien exterminés pour ce qu’ils sont. Ils le sont d’abord comme catholiques car il est indiscutable que c’est comme catholiques qu’ils se sont soulevés : ils ne demandent que le retour de leurs « bons prêtres » et ne se battent pour le retour du roi (dont l’exécution en janvier 1793 les avait laissés de marbre) que parce que cela leur semble être indispensable pour cela. 

Les révolutionnaires parisiens auraient pu faire cesser le soulèvement s’ils avaient restauré la liberté religieuse, et c’est ce qui se produira quand Bonaparte le fera en signant un concordat avec le pape : la guerre de Vendée ne se prolonge pas au-delà de 1800. Encore plus curieusement, les révolutionnaires sont persuadés de l’existence d’une « race vendéenne ». Barère évoque ainsi « l’inexplicable Vendée », à la tribune de la Convention. Comment le peuple de toute une région peut-il se soulever contre une révolution faite pour l’affranchir ? Convention et Comité de salut public, représentants en mission et sans-culottes, vont conclure qu’il faut que ces gens aient été abrutis, fanatisés, par des siècles de domination cléricale et nobiliaire au point d’en être entièrement dégénérés et définitivement irrécupérables pour la France nouvelle et la République. Ils sont une « race maudite », « race exécrable », « à exterminer jusqu’au dernier »: ces expressions et vingt autres semblables sont récurrentes dans les textes. 

Lire aussi : Génocide vendéen : la mélancolie des combats perdus

Évidemment il n’existe pas de « race vendéenne »: les races humaines n’existent pas objectivement ; mais selon la jurisprudence, constitue une race tout groupe humain que ses persécuteurs désignent ainsi, en sorte que la dimension génocidaire est aussi acquise de ce chef. On ne peut au reste pas justifier ces meurtres de masse au titre de la répression d’une révolte : le gouvernement révolutionnaire est lui-même un gouvernement insurrectionnel et la Convention, qui a été élue dans un climat de terreur avec une abstention de 90 %, ne représente nullement les Français. On comptera jusqu’à 60 départements sur 83 en insurrection contre Paris (mais sans stratégie, sans organisation et sans programme politique unifiés, ils seront défaits). Et il n’existe aucun motif légal pouvant justifier le massacre général d’une population.

Pourquoi alors ce crime a-t-il été effacé comme tel de la mémoire française ? 

Ça n’a jamais été le bon moment pour en parler. Napoléon veut faire oublier les atrocités révolutionnaires ; les Bourbons ne veulent pas rouvrir les vieilles blessures ; Louis-Philippe est carrément hostile à la Vendée qu’il pense favorable aux Bourbons et soutiendra les premiers travaux de Michelet qui diabolise les Vendéens pour la postérité, sur un thème connu : la Révolution a pratiquement la valeur d’une nouvelle révélation religieuse : quand le Progrès s’avance, il faut en dégager la route quoi qu’il en coûte. La IIIe République prendra la suite : « La Révolution est un bloc », comme le dit Clemenceau, il ne peut pas être question d’admettre une tache criminelle sur sa glorieuse histoire. 

Les Vendéens ont des choses à nous dire sur la liberté en général et surtout sur la liberté de conscience et de culte, qui est la première de toutes. La guerre de Vendée a aussi des choses à nous dire sur les crimes qu’on commet au nom de la liberté, car c’est bien sous ce nom-là qu’on a commis un génocide en Vendée

Avec 1917, le mythe révolutionnaire est encore conforté sur le thème de : « On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs ». Du Front Populaire, qui est l’occasion de l’installation de G. Lefebvre à la chaire d’histoire de la Révolution française de la Sorbonne (1937) à aujourd’hui, cette institution-phare de l’Université française en matière d’études sur la période révolutionnaire sera toujours confiée à un membre, et souvent un communiste, de la Société des Études robespierristes.

Pour toute la gauche radicale (J-L. Mélenchon ne rate jamais une occasion de se dire robespierriste), qui reste très puissante à l’Université, surtout dans les facultés de lettres, évoquer un « génocide en Vendée » est de l’ordre du blasphème. Reynald Secher qui fut le premier, lors de la soutenance de sa thèse dirigée par Pierre Chaunu, à l’évoquer à l’Université, n’a jamais pu y faire carrière. Mais aujourd’hui la passion révolutionnaire est bien retombée, la Révolution française est terminée, on peut regarder les choses en face et tirer les leçons de cette histoire. Les Vendéens ont des choses à nous dire sur la liberté en général et surtout sur la liberté de conscience et de culte, qui est la première de toutes. La guerre de Vendée a aussi des choses à nous dire sur les crimes qu’on commet au nom de la liberté, car c’est bien sous ce nom-là qu’on a commis un génocide en Vendée.

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