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James Lindsay : parlez-vous le Wokish ?

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Publié le

15 septembre 2020

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Être raciste, c’est refuser d’admettre qu’on l’est. Telle est la nouvelle définition édictée par la Théorie Critique de la Justice Sociale. Cette idéologie, mère du néoféminisme, de l’antiracisme militant ou de la théorie du genre, nous vient d’Amérique et engendre un vocabulaire inédit. Les « guerriers de la justice sociale » n’en finissent pas de détourner le sens des mots. Ils se disent woke (de l’anglais awake, éveillé), c’est-à-dire conscients des désastres perpétrés par la civilisation occidentale et de ses funestes inventions, comme les inégalités ou la science. L’Américain James Lindsay a entrepris de démêler ce jargon.
manif de antiraciste

Pour ce faire, il a lancé un nouveau site : New Discourses (Nouveaux Discours). Ce site propose d’une part un magazine en ligne qui analyse sans relâche les ressorts de l’extrémisme progressiste, d’autre part une Encyclopédie de la Justice Sociale, soit un dictionnaire en bonne et due forme qui traduit la terminologie woke (le wokish) en langage courant. Les expressions justice climatique, appropriation culturelle, violence épistémique, préjugés inconscients, oppression intériorisée, microagressions, endurance raciale, etc. ne tombent pas du ciel, ils servent un projet politique et idéologique. Explications.

Pourquoi rédiger une Encyclopédie de la Justice Sociale ? Le vocabulaire est-il l’arme la plus redoutable du progressisme ?

La subversion du langage est au cœur du mode opératoire de la Théorie Critique de la Justice Sociale (TCJS). Ils corrompent le langage en donnant aux mots des sens inédits et hermétiques tout en leur conservant leur caractère accusatoire. Ils imposent ces nouvelles définitions du haut de leur magistère universitaire. Tout contradicteur est forcément illégitime et inculte. « Vous ignorez la définition exacte du racisme ; écoutez ceux qui savent », vous rétorque-t-on, en substance. Il devenait nécessaire d’exposer au grand jour les textes universitaires qui inspirent cette TCJS. C’est un projet que je mitonne depuis début 2019. J’ai mis un an à trouver la bonne formule : pour être entendu, il faut montrer, et non pas seulement dire aux gens, la façon dont procèdent ces théoriciens.

Pour chaque mot, vous donnez deux définitions…

Je donne la définition selon la TCJS, extraite textode leur littérature, rapportée fidèlement en indiquant les sources. Puis « le commentaire de New Discourses » explique l’extrait choisi, dans une langue plus accessible. Mon objectif est de fournir les clés de cette idéologie, en offrant une approche de l’intérieur accompagnée d’une analyse neutre. C’est un gros travail d’autant que la matière première ne cesse de croître vu qu’ils inventent sans arrêt de nouveaux mots. Je prévois en tout 500 à 600 entrées, toutes ne sont pas encore complétées, je pense terminer fin 2021.

Des exemples ?

Être inclusif, en apparence, signifie être accueillant. En réalité, l’inclusivité consiste à imposer les règles du politiquement correct. Nos entreprises, administrations, universités, sont désormais pourvues de chartes et comités garants du triptyque diversité-inclusivité-égalité. Tout propos qui pourrait être interprété comme offensant par une personne « sensible », appartenant à une catégorie de population « victime de discrimination », est sanctionné, sans quoi l’institution dérogerait au principe d’inclusivité. 

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Autre exemple : le mot « racialiser ». Racialiser, c’est considérer que la race compte – or la race est au centre de l’idéologie de la Justice Sociale. Ils refusent de le reconnaître. Ils assurent que ce sont les groupes dominants (blancs, hétéros, occidentaux, mâles, ne soufrant pas d’obésité ou de handicap, etc.) qui sont responsables de la racialisation en affirmant leur « blanchité » (comportement propre à la race blanche) et en négligeant les autres races. Comme vous pouvez le voir, il n’est pas simple de clarifier un état d’esprit aussi retors !

Pourquoi ce distinguo entre Justice Sociale (majuscules) et justice sociale (minuscules) ?

La notion de justice sociale se réfère à un large spectre d’écoles de pensée qui aspirent à une société plus juste. On peut citer la pensée de John Rawls, l’approche économique (marxiste) ou religieuse (l’évangile social du pasteur Walter Rauschenbusch). L’école de pensée que deux universitaires américaines, Özlem Sensoy et Robin Di Angelo, ont baptisé « théorie critique de la justice sociale », recouvre tout à fait autre chose : c’est une approche idéologique obtuse de la société. L’expression Justice Sociale est alors utilisée comme un nom propre (d’où les majuscules), elle se réfère à cette idéologie et au militantisme qui en découle. 

L’idéologie de la Justice Sociale (plus exactement la Théorie Critique de la Justice Sociale) est issue de la Théorie Critique néo-marxiste

L’idéologie de la Justice Sociale (plus exactement la Théorie Critique de la Justice Sociale) est issue de la Théorie Critique néo-marxiste. Elle a réinventé ses méthodes dans les années 1990 en s’appuyant sur la pensée postmoderniste, Foucault et dans une moindre mesure Derrida (voir le « poststructuralisme » réinterprété par l’activisme radical américain d’une Judith Butler parmi d’autres). C’est une idéologie rigide, qui tient pour oppressif tout autre axe de réflexion aspirant à une société plus juste.

Le terme encyclopédie est ambitieux. Se réfère-t-il aux Lumières ?

J’aimerais revenir à l’esprit des Lumières, peut-être tempéré dans son ambition par l’idée de la faillibilité de la raison humaine. Il me semble, par exemple, que l’humain est gouverné par un esprit de groupe plus prégnant que ne l’imaginaient les philosophes des Lumières.

Certaines entrées sont renseignées dans plusieurs langues (hollandais, espagnol). L’idéologie de la Justice Sociale progresse-t-elle dans le monde entier ?

Des auteurs étrangers se sont portés volontaires pour contribuer à mon encyclopédie et les définitions sont en cours de traduction dans sept langues. La TCJS représente une menace mondiale, pas seulement américaine, canadienne, australienne ou britannique (ce qui en soi, est déjà préoccupant). Je reçois des témoignages d’Europe continentale ou du Brésil.

New Discourses publie des myriades d’articles à propos de Black Lives Matter. Vous êtes inquiet ?

BLM est un mouvement radical qui ne représente qu’une minorité de Noirs, comme le prouve la page d’accueil de leur site officiel. Ils sont gagnés à cette idéologie de la TCJS qui allie la Théorie critique raciale et la Théorie Queer. C’est pourquoi je m’y intéresse. Oui, je suis inquiet de constater que le mouvement légitime et important des droits civiques a été pris en otage et saccagé par des militants extrémistes. Le projet de BLM risque de faire beaucoup de dégâts dans nos sociétés, voire de causer leur écroulement. Quiconque se penche sur leurs publications s’en convaincra.

Comment expliquer leur succès ? La société américaine est-elle raciste ? Pouvez-vous nous donner des faits et chiffres ? Là encore, observez-vous un divorce entre discours et réalité ?

Quand un mouvement prend une telle ampleur, c’est qu’il y a un problème. L’explication la plus sensée du slogan « Black Lives Matter », c’est que de nombreux noirs américains ont le sentiment de mener une vie différente de celle des gens d’autres races. C’est en partie vrai et en partie exagéré dans le but de construire un discours conforme à ces théories critiques et cyniques qui interprètent tout sous le signe de l’oppression. Seulement il est interdit de nuancer cette vision des choses, y compris avec des faits et chiffres, sans quoi on est suspecté de remettre en question le « vécu » des noirs. 

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Quand on veut résoudre un problème, il faut regarder la réalité au plus près, éviter les interprétations ou les sentiments personnels à propos de la réalité. Il faut comprendre ce qui se passe, pourquoi ça arrive, chercher des solutions. Le fait qu’il soit interdit de réfléchir prouve qu’on a affaire à quelque chose de l’ordre de la (sur) réaction émotionnelle plutôt qu’un mouvement intègre dédié à identifier et résoudre les problèmes qui se posent.

Comment expliquer la soumission des élites médiatiques, politiques et économiques au mouvement BLM ?

Il y a une part de peur et une part de cynisme économique. On ne veut surtout pas défier la colère des activistes, on veut produire de la bienpensance pour être bien noté. Mais il y a autre chose de plus profond. Parmi les employés de ces organisations, la plupart ont été abreuvés de TCJS, à l’école, à l’université, dans les séminaires d’entreprise ou sur les réseaux sociaux. Ils ont intégré ce qu’on a le droit, ou pas, de penser. 

Les militants les plus radicaux règnent du fait de leur capacité à organiser des lynchages sur les réseaux sociaux contre quiconque ne se soumet pas au mot d’ordre du moment. Que ce soit dans les médias, en politique ou dans les entreprises, la soi-disant sensibilité au problème du racisme s’exprime par des réactions qui n’ont rien d’honnête. La volonté de régler les problèmes est secondaire. Les militants ont noyauté nos institutions.

Votre croisade contre l’orthodoxie politiquement correcte n’a pas dû vous attirer que des amis. Êtes-vous optimiste pour l’issue de ce combat ?

J’ai appris à esquiver. Avec un peu d’expérience, on arrive à se soustraire aux attaques sur les réseaux sociaux tant qu’elles ne ciblent pas vos sources de revenus ou votre foyer. Pour ce qui est de l’issue du combat, difficile d’être optimiste vu le contexte, mais c’est ma nature. Et puis le défaitisme ne serait d’aucune aide. Bien sûr, je me demande tous les jours comment j’en suis arrivé à m’impliquer à ce point dans ce débat. Une sincère quête de vérité et une aspiration à quelques principes éthiques à ma mesure m’ont conduit vers cette déplorable condition consistant à étudier et parler de théorie critique à plein temps !

Raisonner et argumenter, est-ce la meilleure stratégie pour calmer l’hystérie destructrice de ces « guerriers de la Justice Sociale » ? Est-ce que ça suffira ?

C’est nécessaire mais pas suffisant. Il est indispensable de réinstaller le débat dans le périmètre de la raison. Mais comme l’a très bien dit Sam Harris, quelle peut être la portée d’arguments raisonnés face à quelqu’un qui condamne la raison ? 

La TCJS considère la raison comme un instrument de domination de l’homme blanc visant à marginaliser toute autre forme de pensée et de savoir

La TCJS considère la raison comme un instrument de domination de l’homme blanc visant à marginaliser toute autre forme de pensée et de savoir, soit l’expression d’un suprématisme blanc eurocentré. Il est donc nécessaire en plus des arguments rhétoriques, d’avoir recours à leurs propres techniques de déconstruction.

Votre dernier livre, Cynical theories, vient de paraître. Quel en est le sujet ?

Avec Helen Pluckrose, nous nous penchons sur un aspect particulier de la TCJS : la responsabilité que porte la pensée postmoderniste française dans le rejet de la vérité objective, de la raison, de la preuve, de la logique, de la science et ainsi de suite. Nous tentons d’expliquer ce mouvement de rejet en analysant à la fois ses origines et ses conséquences. Nous proposons une alternative raisonnée, fondée sur les Lumières, qu’il nous semble essentiel de réaffirmer et de défendre.

Depuis trois ans, vous dénoncez la corruption du milieu académique américain. L’université française connaît les mêmes tourments, avec quelques années de décalage. Quel serait votre conseil pour éviter le pire ?

Il faut s’attaquer au problème le plus tôt possible. Plus cette idéologie s’enracine, plus il est difficile de s’en débarrasser. L’université américaine a commis l’erreur de s’y soumettre et s’est bien gardée de la moindre réaction par peur d’être taxée des pires insultes, raciste ou sexiste. Pourquoi prendre ce risque ? Il n’y a aucun bénéfice à s’inquiéter d’améliorer la qualité de l’éducation. Et critiquer ces disciplines (études multiculturelles, études de genre, etc.) vous attire l’opprobre et mille problèmes parmi lesquels des convocations disciplinaires, des articles censurés, l’hostilité des collègues de votre département, etc. 

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Si la France veut régler le problème, elle doit prendre des mesures pour desserrer l’emprise de cette idéologie de la Justice Sociale, se concentrer sur la rigueur des cursus qu’elle propose et s’attacher à relever le niveau de la communauté enseignante dans son ensemble.

Comment se porte New Discourses ?

Nous avons plusieurs milliers d’abonnés. Mon compte Twitter, suivi par 150 000 personnes, a aidé à faire connaître le site. Cela dénote une soif de comprendre ce qui se passe actuellement. Beaucoup cherchent des arguments pour répondre aux excès de la TCJS ou tout simplement souhaitent décrypter l’hystérie ambiante. C’est exactement l’objectif de New Discourses : offrir des clés pour comprendre ce qui se joue et se faire une opinion en toute connaissance de cause.

Cynical theories
Helen Pluckrose & James Lindsay
Pitchstone
Publishing
296 p. – 25 €

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