LUI : Je viens de lire un roman incroyable. Les Horreurs de l’amour, de Jean Dutourd.
MOI : Dutourd ! Ça ne nous rajeunit pas. Ça date de quand ?
LUI : 1963. Dutourd avait eu l’idée de ce roman trois ans plus tôt, dans le train de ses vacances pour Libourne, en lisant les mémoires de Linda Baud, la protagoniste de « l’affaire Jaccoud », qui a passionné la Suisse à la fin des fifties. Livre niais, dit-il, mais dont l’histoire a été une révélation, comme quand un fait divers a donné à Stendhal l’idée du Rouge et le Noir, toutes proportions gardées.
MOI : Qu’est-ce que ça raconte ?
LUI : Peu de choses, ce qui n’empêche pas Dutourd d’en tirer 500 pages tassées, par plaisir de « prendre son temps », comme un romancier selon lui doit le faire. C’est l’histoire des amours adultères d’Édouard Roberti, député rad-soc de la Quatrième République, avec Solange Mignot, petite dactylo plus jeune de trente ans. C’est tout. Il n’y a presque pas de personnages secondaires : Mme Roberti, un peu, le frère de Solange, quelques autres ; mais l’essentiel se passe dans les âmes de Roberti et de Solange, passées au scanner par Dutourd avec une patience, un goût prodigieux de détecter les changements d’humeur, les moindres progrès de l’amour.
C’est une forme du récit-cadre, grosse de possibilités innombrables, qui crée pour l’auteur une étonnante liberté.
MOI : Dit comme ça, je ne sais pas si ça me tente.
LUI : Mais si. Dutourd pour rendre le livre captivant, reprend le procédé de la narration dialoguée qu’il avait expérimenté en 1947 dans Le Déjeuner du lundi. Le livre est écrit sous la forme d’une conversation entre Dutourd (MOI) et un narrateur qui a connu Roberti (LUI), au cours d’une journée de balade dans Paris.
MOI : Procédé que nous remployons dans cette chronique.
LUI : Exactement. C’est une forme du récit-cadre, grosse de possibilités innombrables, qui crée pour l’auteur une étonnante liberté. Grâce à lui, Dutourd multiplie les digressions, replante l’époque à coups de détails, mélange à l’intrigue de l’histoire, de la philosophie, des considérations de morale, et cela, très simplement. Ces greffons, qui d’ordinaire rendent les romans boursouflés, indigestes et ralentis, s’insèrent ici via les dialogues avec naturel dans la trame, en fabriquant un rythme propre, lent mais ponctué grâce à l’interlocuteur de relances et de coups d’accélérateur, de sorte que le résultat n’ennuie jamais.
MOI : C’est un exploit !
LUI : Assurément. Et puis, Dutourd grâce à ses deux voix fait le commentaire de son livre en direct, à mesure qu’il l’écrit : le roman se dédouble, devient méta-roman, avec des réflexions sur l’art d’écrire, des références à Balzac, toutes sortes de choses, même des piques contre la critique littéraire.
MOI : Cela lui a-t-il plu, à la critique ?
LUI : Max Bergez, dans la postface de la présente réédition, te répond : il donne des extraits de presse, hostiles (Matthieu Galey, Claude Roy) mais surtout enthousiaste – Haedens, Kanters, Billy, Piatier, Bauër ou Bosquet qui, ayant lu Les Horreurs pendant une tournée de conférences sur le Nouveau Roman, dit que ce livre lui a « rendu le goût de vivre » ! Des confrères ont aussi salué la performance : Giono, Morand, Cohen.
MOI : Mon vieux, tu m’as décidé. Je vais lire cette réédition.
LUI : En plus, elle reprend les illustrations qu’avait faites Philippe Dumas pour les Œuvres romanesques en trois tomes, chez Flammarion, entre 1979 et 1992, en y ajoutant des inédites. Illustrations excellentes, qui participent de la lecture, comme si c’était une troisième voix mêlée à celles de MOI et de LUI.
MOI : Tu me tournes la tête avec tes pronoms. Tiens, il y a une librairie, là-bas. Ils l’ont sûrement. Hâtons- nous, veux-tu ?

Le Dilettante, 550 p., 30 €





