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Jean-Éric Branaa : « Trump aurait pu entrer dans l’histoire »

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Publié le

29 octobre 2020

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Maître de conférences au Centre Thucydide de l’Université Paris 2 Panthéon-Assas, Jean-Éric Branaa compte parmi les chercheurs les plus en vue et les plus prolifiques sur les États Unis en France. Il juge avec impartialité les atouts et les faiblesses de Donald Trump et Joe Biden, à quelques jours de leur confrontation du 3 novembre.
Trump

Vous aviez publié un livre audacieux en 2019 à propos de Donald Trump : Et s’il gagnait encore ? Diriez-vous la même chose aujourd’hui ?

Les choses ont un peu évolué depuis. J’expliquais dans les trois quarts du livre que Donald Trump avait énormément d’atouts dans son jeu. Depuis le début de son mandat, j’estime qu’il n’est pas là par hasard et qu’il a été élu avec des idées qui correspondent à celles du parti républicain. Bush et Romney avaient fait les mêmes propositions avant lui : il n’y avait donc pas énormément de surprises dans le programme de Trump.

Le parti républicain a d’ailleurs fini par se ranger derrière le Président.

En effet, sa personnalité a d’abord rebuté : mais dans le fond du programme, il n’y avait rien de choquant. D’abord, d’un point de vue économique, un libéralisme qui permet à la machine, grâce à la dérégulation, de tourner toute seule. Sur le plan sociétal, il y avait deux marqueurs : l’opposition à l’avortement, ce qui lui a apporté le soutien des évangélistes et du vice-président Mike Pence ; et l’attachement aux armes parce que l’électorat républicain est rural, chasseur en grande partie. C’est une Amérique qui a peur, c’est le parti de l’ordre.

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Trump avait donc de nombreux atouts, mais il a choisi une stratégie annoncée dès le départ : proposer un rêve américain différent, mais uniquement adressé en direction des Républicains. En 2016, dans son discours d’investiture, il affirmait : « Quand les démocrates auront compris, ils me rejoindront ». En 2018, cela a fonctionné, tous les Républicains étaient derrière lui, ceux qui ne l’étaient pas ont été écartés par ses électeurs. Sa logique de division a finalement duré quatre ans. Cela lui a permis de demeurer stable à 41-43 % dans les sondages. Mais désormais il stagne : sa stratégie clivante empêche l’électorat d’en face de le rejoindre. Or la tradition des États-Unis est de pouvoir changer d’idées et surtout de camp. Et donc il ne sera pas élu, selon moi, même s’il ne sera pas très loin de la victoire.

Ne peut-il pas profiter d’une candidature Biden très faiblarde ? Physiquement, l’ancien vice-président d’Obama peut-il tenir le choc face à Trump ? N’est-ce pas une candidature par défaut, un peu comme Hillary Clinton ?

Hillary Clinton n’était pas aimée par son camp. Elle n’était pas aimée par les journalistes ni par le public en général. Quant à l’âge et à la santé du candidat démocrate, je me permets de vous signaler que Biden n’a que trois ans de plus que Trump et que, s’agissant de la santé, la propagande républicaine tourne à plein régime. Montrez-moi un bulletin de santé de Biden qui prouve qu’il est inapte. Je n’habite pas chez les Biden, je ne suis pas médecin, je ne préfère donc pas faire des conjectures sur son état de santé. De la même façon, dans un précédent livre, Trumpland, je me gardais bien de reprendre l’idée selon laquelle Trump est fou, au sens psychiatrique du terme, ce que beaucoup prétendaient, et prétendent encore.

Absolument, le thème sécuritaire fonctionne très bien aux élections. Chacun demande à son gouvernement de le protéger. On accepte de renoncer à certaines libertés à condition que le gouvernement assure la sécurité avec une police

Sur le plan politique, certes Biden est un centriste mais c’est justement le problème de Trump : son électorat stagne et il a besoin d’aller au centre. Or personne n’est plus centriste aujourd’hui aux États-Unis que Joe Biden. On pourrait presque dire qu’il a inventé le centrisme en Amérique alors qu’il a commencé comme radical en 1972. Il peut donc attirer une frange des Républicains modérés et des indépendants.

Trump n’est-il pas justement en train de démontrer aux centristes que si la gauche l’emporte, la guerre civile peut exploser aux États-Unis ? Il incarne le parti de l’ordre d’une certaine façon.

Absolument, le thème sécuritaire fonctionne très bien aux élections. Chacun demande à son gouvernement de le protéger. On accepte de renoncer à certaines libertés à condition que le gouvernement assure la sécurité avec une police. Cela marche naturellement à droite mais aussi à gauche. Personne n’a envie d’être agressé, de voir brûler sa voiture ou son magasin.

C’est comme ça que Trump a fait pour ne pas perdre les « midterms » de 2018.

La question est de savoir si cela est encore porteur. Biden n’est pas n’importe qui, il est élu du Delaware, État particulier, situé au sud de la très libérale Pennsylvanie, mais historiquement un bastion républicain avant qu’il n’arrive à le prendre. Mais la mentalité du Delaware, ancien État esclavagiste, est encore très conservatrice. Biden comprend les républicains qui le comprennent en retour. Pendant toute sa carrière, il a fait des compromis, il a travaillé avec les Républicains. D’ailleurs Kamala Harris l’a attaqué là-dessus pendant les primaires en rappelant qu’il avait travaillé avec des sénateurs comme Helms lorsqu’il était président de la commission justice. Il est ami avec McConnell. Il a été un ami très proche de McCain. Les Républicains le savent, Biden est là depuis 50 ans.

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Et enfin, il est l’auteur de la loi de 1994 sur la criminalité : il avait mis 100 000 policiers dans les rues quand les Démocrates avaient tenté de récupérer cette thématique, se souvenant que Dukakis avait perdu contre Bush senior en 1988 exactement sur ce thème. Et Clinton avait gagné contre ce même Bush sur ce thème en 1992. Donc Biden fait la même chose, il reprend la thématique sécuritaire et le fait depuis une usine de Pennsylvanie. Il faut comprendre que la campagne se fait localement : d’un État à un autre, les candidats s’adressent à telle ou telle thématique électorale. Au Michigan, on va parler des voitures, et aux ouvriers. Dans l’Iowa, on va parler de l’agriculture et donc de la Chine. Trump part de loin, il semble très en retard, mais la politique est parfois surprenante.

Admettons que Biden l’emporte : il a été président de la Commission des affaires étrangères au Sénat, il a l’expérience des deux mandats de vice-président, pensez-vous que l’Amérique puisse retrouver un rôle de leader ?

Non, non, ce ne sera pas si simple. Il y a eu un fort traumatisme dans le monde à la suite des prises de paroles de Trump. Beaucoup de pays se sont habitués entre-temps à régler leurs affaires sans Washington. C’est comme un couple qui s’est séparé, le traumatisme de la séparation reste, mais il faut bien continuer à vivre. Cela prendra donc un peu de temps.

Certes Biden est un « multilatéraliste » qui va tendre des mains mais il ne faut jamais oublier que la politique étrangère de Trump reprend la quasi-totalité de la politique étrangère traditionnelle des États-Unis

L’Europe n’est-elle pas prête à pardonner à son maître ?

Certes Biden est un « multilatéraliste » qui va tendre des mains mais il ne faut jamais oublier que la politique étrangère de Trump reprend la quasi-totalité de la politique étrangère traditionnelle des États-Unis. Sur l’Iran ou la Chine, rien n’est reproché à Trump, y compris chez Biden où l’on reste silencieux. On est sur la même ligne. Biden, après le 11 septembre 2001 avait déclaré : « Bonne nouvelle, nous sommes la première puissance mondiale, mauvaise nouvelle, nous sommes la seule. Et donc tout le monde attend de nous absolument tout ». C’est une idée forte aux États-Unis et qui gêne les Américains. Les contribuables ont l’impression de payer pour la sécurité du monde. Les attaques contre l’OTAN ne sont pas nées avec Trump, elles sont partagées par la plupart des Américains.

Est-ce que Trump a un bilan à défendre ? Qu’est-ce que les Américains peuvent retenir de positif de ces quatre dernières années ?

Le mur est un échec total, donc il n’en parle plus (c’était trois tweets par jour, il y a deux ans). Il n’aura finalement réussi qu’à avancer de 30 km, et encore une partie s’est écroulée après une tempête. Symboliquement, c’est assez dur. En revanche, économiquement, la règle d’enlever deux régulations dès qu’une s’ajoute a été respectée systématiquement, mais pour le plus grand malheur de l’environnement. La nomination des juges est fondamentale également. La question des armes et de l’avortement, très forte aux États-Unis, passe par les tribunaux parce qu’il n’y a pas de lois. Le Congrès est incapable de voter une loi qui puisse encadrer ces sujets. Les juges ont la main et Trump, en renforçant les pouvoirs des juges conservateurs dans les cours américaines, a changé la donne.

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La mort de l’une des juges de la Cour suprême, Ruth Bader Ginsburg, que Trump va évidemment remplacer par un juge conservateur et très jeune [Amy Coney Barrett a depuis l’interview été confirmée à la Cour Suprême, ndlr], va modifier l’équilibre de la Cour pour les trente années à venir. Enfin, sur la politique protectionniste de Trump, Biden se garde bien de contredire le président, lequel l’a d’ailleurs accusé de plagiat car il a même repris certaines de ses propositions. Mais en sortie de pandémie, comment voulez-vous dire le contraire ? Dans mon livre, Plus rien ne sera comme avant, je disais pendant la pandémie que le « made in USA » serait repris par tout le monde. Et c’est exactement ce qui se passe. On est bien obligé de constater que les emplois sont partis en Chine et, avec eux, la souveraineté du pays.

La crise du coronavirus pourrait, malgré tout, être bénéfique pour la campagne de Trump ?

Elle aurait pu être bénéfique. Mais son intuition, dont il est si fier, lui a cette fois manqué. Il a oublié que les gens avaient peur. Dans son cocon ultra-sécurisé, il n’a pas compris les gens. Law and Order, slogan répété sans arrêt par Trump, c’est aussi de protéger le pays contre la pandémie. Il s’est aligné sur la frange libertarienne du parti républicain, Tom Cotton par exemple. Ceux-là disaient : « Le moins de gouvernement possible ». Selon eux, c’est à chacun de décider s’il souhaite se protéger ou pas. Trump aurait pu entrer dans l’histoire et devenir un grand président lorsqu’il a déclaré l’état d’urgence. J’ai pensé alors qu’il avait changé, que ce n’était plus le même. Il a décidé de fermer les frontières trois jours après. Certains ont alors crié au dogmatisme alors que les raisons sanitaires étaient évidentes.

Le seul sujet à ce moment-là, c’était la crise sanitaire. Au lieu d’assumer le rôle de protecteur de la nation, il a repris ses déclarations à l’emporte-pièce, il a éclipsé le conseil scientifique, que Mike Pence coordonnait pourtant très bien

Mais juste après ça, début avril, Sanders annonce qu’il abandonne la course, et Trump est redevenu candidat et ne s’est plus occupé de la pandémie comme président. Les Démocrates l’ont pris au piège, Obama a annoncé son soutien à Biden et Trump a cru que la campagne reprenait. Or le seul sujet à ce moment-là, c’était la crise sanitaire. Au lieu d’assumer le rôle de protecteur de la nation, il a repris ses déclarations à l’emporte-pièce, il a éclipsé le conseil scientifique, que Mike Pence coordonnait pourtant très bien.

À gauche, on évoque régulièrement l’hypothèse selon laquelle Trump risque de ne pas accepter sa défaite et ne quittera pas la Maison-Blanche.

Quand on n’aime pas quelqu’un, on l’accuse de tous les maux. Sortons de cela, il n’y a aucun risque. Il est vrai que beaucoup de gens vont voter par correspondance cette année. Or les votes par correspondance ne seront comptés qu’après la clôture du scrutin à 20 heures. S’il y en a beaucoup, cela va prendre du temps. Si c’est une vingtaine d’enveloppes cela ira vite, mais si 60 % des électeurs votent par correspondance, cela peut prendre une semaine. Que va-t-il se passer ? Le soir même, on pourrait avoir un premier décompte où Trump est en tête, puis sera annoncé perdant dans les jours qui suivent. Cette tension va être insupportable et les accusations de fraudes vont se multiplier.

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Ce qui personnellement me dérange chez Trump, c’est lorsqu’il allume l’incendie sur ce sujet. Je comprends bien qu’il veuille faire en sorte que les gens n’aillent pas voter par correspondance. Mais c’est un combat perdu d’avance, le vote par correspondance se fera. Et il faudra être extrêmement vigilant car il y a toujours des extrémistes incontrôlables dans chaque camp. On est quand même dans un pays qui a 340 millions d’armes en circulation. En revanche, c’est absurde de croire que Trump refusera de quitter la Maison-Blanche. Je ne comprends même pas qu’on puisse raconter ce genre de choses : vous imaginez Trump s’accrochant à son fauteuil ?

On est habitué à la violence américaine, mais on a l’impression d’avoir franchi un cap ces derniers mois…

On n’est pas en guerre civile, mais ça y ressemble de plus en plus. Un trumpiste est mort en septembre, ce n’est pas normal. Certains n’osent pas en parler mais ils ont tort, il faut le dire pour ne pas que cela se reproduise. Le sang d’un trumpiste ne vaut pas moins que celui d’un bideniste, c’est absurde. Des Américains venaient manifester, c’est leur droit. Cela se passe bien en général. Regardez les images : ils étaient dans leurs voitures. Ils s’arrêtent au feu, des Démocrates les interpellent. C’est normal jusque-là : en revanche quand on se tire dessus pour ça, on franchit une ligne rouge insupportable. Trump a réussi quelque chose de génial : il a créé des fans. N’importe quel homme politique rêverait d’avoir sa base. 43 % du pays sont derrière lui quoi qu’il fasse. C’est fabuleux, il ne faut plus grand-chose ensuite pour garder le pouvoir. Mais Trump a tellement abusé de ce stratagème qu’il n’arrive pas à obtenir ce pas grand-chose.

Propos recueillis par Hadrien Desuin

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