Depuis Apollinaire, la poésie française tend à se diviser en deux écoles antagonistes, ou plutôt que l’on a voulu telles au bénéfice de la seconde : celle qui maintient le magistère du vers régulier, mais un magistère affable qui accorde à Maurras même, à l’intraitable Maurras, une certaine licence prosodique, et celle qui se moque des règles classiques, qui les jette à la voirie, mais qui, dans les meilleurs des cas, en réinvente pour son usage exclusif, aussi rigoureuses, aussi sévères que celles auxquelles obéissaient Valéry et Aragon, ou, plus près de nous encore, Jacques Audiberti, le libertaire Jean Cuttat ou le réactionnaire Jacques Réda.
À quels courant et à quels maîtres pourrait-on rattacher la poésie de Jean Hautepierre, cette poésie éminemment plurielle ? Le romantisme bien sûr, le Parnasse, le symbolisme, le fantastique noir anglo-saxon, et, pour les maîtres, mettons Hugo, Hugo et encore Hugo
À cet égard, cette seconde école pourrait se prévaloir de l’avertissement d’Apollinaire selon qui l’esprit nouveau devait se réclamer « avant tout de l’ordre et du devoir qui sont les grandes qualités classiques par quoi se manifeste le plus hautement l’esprit français, et il leur adjoint la liberté ». Il y aurait bien entendu beaucoup à dire à ce sujet, beaucoup à nuancer, et, pour m’en tenir à notre temps (et pour mieux me faire comprendre), je renvoie le lecteur à ces deux poètes lumineux que sont le très regretté Yves Martin et notre cher Jacques Sommer, dont la poésie relève de la plus pure évidence épiphanique.
Pessimiste, épique, hugolien
C’est bien entendu à la première école qu’appartient Jean Hautepierre, dont l’œuvre (à l’exclusion de son théâtre) a fait l’objet d’une volumineuse et impressionnante édition, Le Testament de la licorne (près de 450 pages). Disons, pour simplifier, que son inspiration est nourrie de choses vues ou vécues, de réminiscences artistiques (ainsi de ces « crânes heurtés comme des cloches d’or », en hommage à Van Gogh), de méditations philosophiques où il est loisible de reconnaître l’empreinte de Schopenhauer, d’un pessimisme (sinon d’un nihilisme) parfois morbide, mais aussi de trop rares éclaircies amoureuses et des leçons d’énergie de l’histoire – furieuse et tragique apparition du baron von Ungern-Sternberg, « sur le chaos immense et morne » !
J’ai été, quant à moi, singulièrement touché par le poème à la gloire de Stilicon, ce général romain qui, à la fin du IVe siècle, se voua au salut de l’Empire, que Claudien célébra dans son De Laudibus Stiliconis et qui, treize siècles plus tard, inspira une tragédie à Thomas Corneille… À quels courant et à quels maîtres, dès lors, pourrait-on rattacher la poésie de Jean Hautepierre, cette poésie éminemment plurielle ? Le romantisme bien sûr, le Parnasse, le symbolisme, le fantastique noir anglo-saxon, et, pour les maîtres, mettons Hugo, Hugo et encore Hugo, l’infatigable inventeur de formes qui me dispense d’en citer d’autres car tous procèdent de lui (même ceux qui ont cru devoir lui tourner le dos) !
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Poésie plurielle, disais-je, mais autant dans la forme que par l’inspiration. Si l’alexandrin y tient la place du roi, le lecteur sera émerveillé par la virtuosité avec laquelle Jean Hautepierre s’en écarte pour accorder la métrique à son propos, à sa sensibilité rythmique, à l’effet qu’il veut produire dans l’esprit et le cœur du lecteur : alors est employé le décasyllabe (souvent), le vieil octosyllable de notre Moyen Âge (aussi), le trisyllabe, comme dans Les Feux de l’automne, vrai chef-d’œuvre de mélancolie, disons baudelairienne, et même le dissyllabe, voire le monosyllabe. Mais ce n’est pas le tout. Le poète use (avec parcimonie quand même et à bon escient) du vers cataphractaire, ainsi baptisé par lui en souvenir de la cavalerie lourde byzantine : ce sont des vers de plus de douze syllabes, ceux de seize ayant manifestement sa faveur — si j’ai bien compté ! « Ces vers sont conçus pour envahir le champ du langage, pour marteler et submerger de leur mélodie lourde et lancinante l’ouïe et l’esprit de l’auditeur, du lecteur, du spectateur », a précisé Jean Hautepierre dans le Millen’Arts Journal (5 octobre 2016).
Une vision tragique du temps
Les deux écoles « antagonistes » par quoi j’ai commencé le sont-elles irrémédiablement ? Je ne le crois pas, car elles se rejoignent à une certaine hauteur de pensée, à une certaine exigence formelle. Deux qualités qu’illustrent parallèlement et non contradictoirement la poésie de Jean Hautepierre et celle de Jacques Sommer. Quant à l’inspiration, fondée chez les deux poètes sur une vision tragique du temps, on notera avec intérêt que l’un et l’autre se prévalent du Volney des Ruines. La découverte de l’œuvre poétique de Jean Hautepierre sera avantageusement complétée par celle de son théâtre, sa dernière pièce, Jean Sobieski ou La Bataille de Vienne, tombant à pic puisqu’elle célèbre la victoire retentissante, en 1683, des armées européennes commandées par le roi de Pologne, victoire qui marqua un coup d’arrêt à l’expansion musulmane.
Dans Jean Sobieski, La poésie vise moins à toucher directement la sensibilité que l’intelligence, comme elle est paradoxalement moins dramatique que didactique
Cette tragédie en vers, plutôt shakespearienne dans sa conception (la commedia dell’arte s’en mêle), plutôt cornélienne dans ses intentions, plutôt hugolienne dans sa versification, fait puissamment (et utilement) écho à l’actualité : d’une part, avec le combat politique du roi Jean Sobieski pour arracher son pays à l’anarchie nobiliaire et pour instaurer un pouvoir fort, légitime et incontesté, propre à faire face au péril islamique ; d’autre part, avec l’avertissement final, selon lequel le gain d’une bataille, aussi décisive fût-elle, n’entraîne pas automatiquement celui de la guerre, et que les Européens doivent être prêts à reprendre les armes à tout instant : « La guerre continue et n’aura pas de fin », prophétise le héros après la délivrance de Vienne.
Hautes armes poétiques
Et la poésie ? Elle vise ici moins à toucher directement la sensibilité que l’intelligence, comme elle est paradoxalement moins dramatique que didactique : transposée sur la scène lyrique, je la verrais plus heureusement en oratorio parlé – ou parlé-chanté – qu’en opéra. Cela dit, Jean Hautepierre a eu l’idée de réserver l’alexandrin à ses personnages (avec de très longues tirades) alors que, pour les deux chœurs inspirés de l’antique, il a employé le majestueux vers cataphractaire de seize syllabes : c’est alors qu’il atteint à la grande poésie et, d’une certaine façon, à la grande musique. Et dans la scène 3 de l’acte II, son Jean Sobieski a fait irrésistiblement penser aux Burgraves, l’immense chef-d’œuvre toujours aussi méconnu de Hugo !
Le Testament de la licorne, précédé des Idoles de Jean Hautepierre, Unicité, 444 p., 20 €.

Jean Sobieski, ou la bataille de Vienne de Jean Hautepierre, Pardès, 96 p., 12 €.






