Jean Piat, le dernier mousquetaire du théâtre français

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Disparu à 94 ans, celui qui incarnait l’âme française, était un merveilleux comédien et un acteur hors-pair, une des plus belles voix, véritable monument du théâtre français. Mais qui se souvient qu’il fut le Costals des Jeunes filles, de Montherlant, adapté pour la télévision ?

 Évoquer la figure de Jean Piat est en quelque sorte rendre hommage à l’éloquence française. À cent lieux des artistes « modernes » de ce début de siècle englué dans le misérabilisme culturel, Jean Piat restait un survivant, le dernier garde fou des jansénistes de la langue française, l’œil vif, et la verve combattante. Le dernier panache, c’est lui. Un mousquetaire des mots. Avec lui tout était élévation. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard, si Philippe de Villiers a fait appel à lui pour l’hommage qu’il rend au Puy du Fou à Charrette, dans un spectacle haut en couleur, quarante ans après avoir été la voix de Jacques Maupillier, le récitant de la première Cinéscénie, et que j’ai eu le plaisir d’écouter il y a peu pour la dernière de la saison. Une voix de velours d’une rare sensualité, tragique et légère à la fois. C’est encore à lui que Philippe de Villiers demanda de lire un grand texte sur la Vendée meurtrie, quand en 1993, Soljenitsyne vînt pour la première fois aux Lucs-sur-Boulogne rendre hommage aux victimes du génocide.

On peut penser que le flambeau est désormais dans les mains de Fabrice Luchini. Autre tempérament de feu qui surpasse les coteries parisiennes. À chaque génération son étendard…

 « Un vrai écrivain qui se marie, c’est le naufrage de son œuvre. L’amitié est propre, le désir est propre, l’amour non ; le cœur infecte tout. » Jean Piat.

Cependant, on ne pouvait pas attendre du ministre de la Culture actuel qui a repris la fiche Wikipédia du comédien pour lui rendre hommage, un éloge digne de ce nom. Je n’attendais pas non plus de Libération que la photo de Jean Piat soit placée en une : non, il a suffi seulement d’un encadré non signé situé en fin de journal pour retrouver l’image de Robert d‘Artois et le classer définitivement dans l’album des comédiens fin de siècle. Triste époque.

Malheureusement, je n’ai lu nulle part que Jean Piat fut l’interprète magistral d’un héros de quatre romans signé Henry de Montherlant, réunis sous un seul titre, Les jeunes filles, et que Louis Pauwels adapta pour le petit écran en 1977, en l’occurrence pour TF1 (quand la chaîne était encore service public). Le rôle de cet écrivain conquérant dans le Paris de 1926, séducteur, partagé entre ses livres, les femmes et son jeune fils de douze ans, lui allait comme un gant. On n’avait jamais vu Jean Piat aussi flamboyant, à l’aise dans un salon mondain du seizième arrondissement comme dans une chambre à coucher, cynique, flegmatique et jouisseur, ardent dans tous les sens du terme, clamant haut et fort : « Je n’ai qu’une attention : celle de rester soi-même », expliquant à une provinciale amoureuse de lui, jouée par l’exceptionnelle Emmanuelle Riva : « Un vrai écrivain qui se marie, c’est le naufrage de son œuvre. L’amitié est propre, le désir est propre, l’amour non ; le cœur infecte tout. »

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Puis, face à une jeune fille de vingt ans dont il tombait amoureux, il pouvait lui susurrer : « Hélas, la jeunesse se passe à aimer les êtres qu’on possède mal par ignorance et l’âge mûr à posséder les êtres qu’on ne peut aimer que mal parce qu’on est rassasié. » Jean Piat semblait se délecter de ce rôle hors-norme, quasi nietzschéen, donnant aux dialogues sculptés par Pauwels, toute la mesure de la morale supérieure de Montherlant, et provoquant de surcroît certains quolibets de la part de la presse, à commencer par Claude Sarraute dans un billet vengeur de femme outragée, publié dans les colonnes du Monde. Il est vrai que TF1 avait attendu deux ans, après « l’année de la femme », en plein giscardisme, avec Françoise Giroud comme secrétaire d’État à la Condition féminine, pour diffuser ce chef-d’œuvre délicieusement amoral qui mettait en lumière le principe « d’alternance » si cher à Montherlant, comme ce qu’il appelait Le démon du bien.

Jean Piat restera l’interprète des plus grands rôles du théâtre français, de Molière à Guitry, jouant le plus souvent des valets, le regard lumineux, le sourire espiègle, l’allure éternellement jeune, au service d’une langue qu’il savourait comme une friandise ou un bon plat.

« Le mal des gens d’esprit c’est leur indifférence, celui des gens de cœur leur inutilité. » Alfred de Musset.

« Il faut aimer le français comme on aime Dieu. Le langage est une forme de religion. », avait-il clamé face à Louis Daufresne sur Radio Notre Dame. Et il se délectait du fameux passage d’Alfred de Musset sur la paresse, qui avait traversé les âges avec la même vérité : « Il n’est que trop facile à qui sait regarder de comprendre pourquoi tout est malade en France. Le mal des gens d’esprit c’est leur indifférence, celui des gens de cœur leur inutilité. Mais à quoi bon venir prêcher la vérité et devant des bâtards étaler sa faconde ? ». Ce « ciseleur de mots » comme il aimait désigner les comédiens au service d’une langue, avait trouvé en Musset comme en Rostand ou en Guitry, des auteurs dont les œuvres étaient toujours actuelles dans un monde dont il refusait les dictats et les faux-semblants. Il se disait « modeste » et le public avait compris quelle trempe d’homme il était. Jusqu’au bout il aura eu cette volonté de mettre son talent tout entier au service des auteurs, prenant à son compte le mot de Pierre Fresnay : « Quand on n’a plus l’âge du rôle c’est alors qu’on se sent le plus apte à le jouer. »

Le jour de la messe d’enterrement, Mgr Pontalis, le curé de Saint François Xavier, eut ces mots : « Aujourd’hui, vous n’êtes pas en scène, vous êtes spectateur ». Jean Piat venait d’entrer dans la lumière, prêt pour le grand mystère qu’il ne redoutait pas.

  

* Sur www.ina.fr, on peut télécharger les deux épisodes des Jeunes filles, réalisé par Lazare Iglesis, d’après l’adaptation et les dialogues de Louis Pauwels. Avec Jan Piat, Yolande Folliot, Emmanuelle Riva, Jean Davy, Yves Coudray et Elina Labourdette (l’épouse de Louis Pauwels).

 

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gbrochard@lincorrect.org

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