Dans votre ouvrage, vous rappelez à quel point les catholiques ont fait l’objet de mesures discriminatoires de la part de républicains qui se vantaient pourtant d’avoir instauré en France les libertés publiques. Comment expliquer ce paradoxe ? Qu’est-ce qui motivait les républicains à l’époque ?
Il faut replacer l’action des républicains de la IIIe République dans son contexte. Jules Ferry, Léon Gambetta et leurs complices se disent héritiers de la Révolution française qui a voulu émanciper la société française de son enracinement chrétien en persécutant les congrégations religieuses et en supprimant la monarchie de droit divin. Par la suite, Bonaparte a instauré le Concordat en 1801 qui a redonné au catholicisme un rôle officiel – car elle demeurait la « religion de la majorité des Français » – et a permis un formidable essor du catholicisme au XIXe siècle, notamment dans le domaine de l’enseignement où les congrégations religieuses ont un rôle essentiel, que ce soit dans l’enseignement primaire (public ou privé) ou dans l’enseignement secondaire (grâce à la loi Falloux). Ainsi, quand les républicains anticléricaux prennent le contrôle des institutions de la IIIe République, en 1879, leur objectif principal est de laïciser la société française en s’attaquant à l’enseignement pour arracher l’âme de la jeunesse à l’influence du clergé. Leur conception de la République est avant tout idéologique : il s’agit, pour reprendre l’expression de Jules Ferry, d’« organiser l’humanité sans Dieu et sans roi ».
Quel est donc le projet philosophique et politique qui sous-tend la laïcité républicaine ? Est-ce une forme d’anticatholicisme, même si Jules Ferry et beaucoup d’autres après lui s’en défendent ?
La plupart des républicains ne s’affichent pas anticatholiques, mais anticléricaux. Ils ne combattent pas – en théorie – le christianisme, seulement son influence dans la société à travers le poids de l’Église catholique. Ils refusent donc la dimension sociale et politique du catholicisme tout en prétendant ne pas s’attaquer aux fondements même de la foi chrétienne.
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Sauf qu’en pratique, une telle distinction est artificielle car une religion – étymologiquement, religare signifie reliera nécessairement une portée sociale et politique. En effet, au-delà du simple sentiment religieux, le catholicisme est une institution qui régit les mœurs et porte une appréciation sur le comportement des hommes en société, partant du principe que l’homme est un animal social. Vouloir réduire la religion à sa seule dimension privée comme le prétendent les républicains anticléricaux est une utopie. En cela, ils sont les héritiers des révolutionnaires de 1789 qui, dans la Déclaration des droits de l’homme, ne considèrent la religion que sous l’angle d’une opinion privée.
La conséquence pratique d’une telle idéologie, c’est l’exclusion quasi- systématique des catholiques de la vie politique sous la IIIe République. Entre 1879 et 1939, il y a eu au maximum six ou sept ministres catholiques. La volonté des républicains consistait donc à marginaliser les catholiques de l’espace public afin de diminuer leur influence dans la société.
Mais c’est surtout la séparation de l’Église et de l’école qui était le grand projet des républicains. Pour cela, il était nécessaire d’expulser les congrégations enseignantes, celles qui maintenaient une influence sur la jeunesse. Cela s’est déroulé en deux temps : une première vague en 1880 inaugurée par l’expulsion des Jésuites et autres congrégations enseignantes par Jules Ferry, une deuxième vague, vingt ans plus tard, à la suite de la loi du 1er juillet 1901 votée après l’affaire Dreyfus, sous l’égide de Waldeck- Rousseau. Jules Ferry ayant décrété la gratuité scolaire en 1881 puis la neutralité et l’obligation scolaire en 1882, la combinaison des deux lois a accéléré la déchristianisation de la France : tous les parents sont désormais obligés d’envoyer leurs enfants à l’école mais seule l’école laïque est gratuite, donc les parents peu fortunés se retrouvent obligés d’y scolariser leurs enfants. De fait, derrière la neutralité religieuse, il y a bien une option philosophique et un projet politique.
Comment expliquez-vous l’opposition de l’Église catholique alors que protestants et juifs ont accueilli favorablement la loi du 9 décembre 1905 ? Quels furent les arguments avancés par le pape Pie X?
Juridiquement, la séparation des Églises et de l’État met fin au Concordat par lequel les évêques et les curés étaient rémunérés pour assurer le service du culte en France, tout comme les protestants et les juifs qui bénéficiaient des mêmes prérogatives. Mais ceux-ci accueillent favorablement la séparation et décident de constituer les associations cultuelles prévues par la loi pour la dévolution des édifices du culte (temples et synagogues). Ils n’avaient, en fait, aucune raison de s’y opposer.
S’agissant du catholicisme, il faut rappeler qu’à l’époque les cathédrales appartiennent à l’État – qui les a nationalisées à la Révolution – et les églises aux communes ou aux fabriques paroissiales, une forme d’établissement public qui gérait les biens du culte. La séparation signifie donc qu’il faut organiser la dévolution du patrimoine immobilier (églises, presbytères, évêchés, grands séminaires) des institutions publiques (État, communes ou fabriques) vers les institutions ecclésiastiques afin de désengager totalement la puissance publique des biens du culte. C’est pour cela que la loi prévoit – c’est l’article 4 de la proposition de loi initiale – de constituer des associations cultuelles qui auraient pour mission de recueillir la propriété du patrimoine immobilier de l’Église. Dans sa version initiale, le projet ne mentionnait que la simple constitution d’associations cultuelles qui pourraient être formées dans ce but. Sans plus de précisions, les catholiques craignaient que les cultuelles n’échappent au contrôle de l’Église et que n’importe quelle association de fidèles laïcs ne revendique la propriété des églises sans aucun lien avec la juridiction de l’évêque. Conscients de cette difficulté et dans le but d’obtenir l’assentiment du plus grand nombre au projet de loi, Aristide Briand et Jean Jaurès ont fait inscrire dans la dernière mouture que les associations cultuelles prévues par la loi devront se conformer « aux règles d’organisation générale du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice », ce qui signifie qu’elles ne peuvent échapper au contrôle de l’évêque.
Cependant, malgré cette précision, les catholiques restent très divisés par rapport au projet de loi, les libéraux étant enclins à accepter sa dernière version comme un pis-aller voire comme une libération par rapport à la tutelle de l’État qui pouvait parfois être très contraignante. Mais pour le pape Pie X, c’est d’abord une question philosophique : dans l’encyclique Vehementer nos du 11 janvier 1906, il condamne le principe même de la séparation : « Qu’il faille séparer l’État de l’Église, c’est une thèse absolument fausse, une très pernicieuse erreur. Basée, en effet, sur ce principe que l’État ne doit reconnaître aucun culte religieux, elle est tout d’abord très gravement injurieuse pour Dieu, car le créateur de l’homme est aussi le fondateur des sociétés humaines et il les conserve dans l’existence comme il nous soutient. Nous lui devons donc, non seulement un culte privé, mais un culte public et social, pour l’honorer. » Quelques mois plus tard, dans son encyclique Gravissimo officii, le pape interdit aux catholiques de constituer des associations cultuelles ; entre-temps, l’inventaire du mobilier prévu par la loi avant le transfert de propriété et effectué par les agents publics dans les églises, avait tourné au drame, un catholique ayant trouvé la mort à Boeschepe dans le Nord.
Les catholiques, qui n’ont pas voulu appliquer la loi, voient l’État et les communes prendre en charge eux-mêmes l’entretien des églises construites avant 1907. Comment expliquez- vous ce paradoxe ? Est-il tenable aujourd’hui ?
De fait, en l’absence de cultuelles, la loi prévoyait la confiscation par l’État de la totalité du patrimoine ecclésiastique. C’est ce qui arriva pour l’Église catholique. On est même allé à exiger que chaque messe soit déclarée en préfecture car il s’agissait d’une réunion publique dans un lieu public. Les catholiques ne se déclarant pas en préfecture étaient théoriquement passibles du délit de messe non déclarée… C’est également en vertu de ces dispositions que les évêchés, préfectures et séminaires ont été confisqués et transformés en bâtiments administratifs.
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Certes, nul ne pouvait prévoir qu’aujourd’hui, une telle situation comporterait quelques avantages sur le plan financier. Mais il faut dépasser une simple approche juridique des choses : se réjouir de ce statut est absurde quand on sait que les catholiques n’arrivent plus à entretenir leurs églises et que des festivals à connotation woke s’y déroulent parfois. À l’époque, la majeure partie de la population était catholique ; jusqu’aux années 1960, 90 % de la population étaient baptisés. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et le devenir de nombreuses églises de campagne est posé, la séparation des Églises et de l’État ayant accéléré une déchristianisation qui était déjà engagée auparavant.
Peut-on dire que pour la plupart des républicains de cette époque, la laïcité était une forme de religion de substitution ?
Les républicains ont véritablement souhaité faire de la laïcité une forme de religion de substitution qui puisse remplacer la religion chrétienne car la nature a horreur du vide. Cependant, on ne remplace pas si facilement un principe positif par un principe négatif. En effet, la laïcité consiste, dans les faits, à interdire d’évoquer le fait religieux dans l’espace public. Cet exercice de soustraction de tout ce qui constitue l’âme de la France ne peut être d’une quelconque efficacité pour lutter contre l’influence de l’islamisme. La laïcité n’est donc pas le bon outil pour occuper l’espace vide laissé par l’éviction du catholicisme de la sphère publique, il est préférable de retrouver notre identité et de nous arrimer au christianisme, ne serait-ce qu’au plan culturel, car c’est lui qui a façonné, en grande partie, le pays dans lequel nous vivons aujourd’hui.





