« Robe sur robe ne vaut ». En vertu de ce très phallocratique adage, le métier d’avocat, à la fin du XIXe siècle, restait encore fermé au sexe faible. Non que la loi de ventôse an XII, réglementant l’exercice de la profession, exclût les femmes de manière formelle. Mais la chose paraissait évidente. Aussi faudra-t-il beaucoup de courage à quelques hardies pionnières pour bousculer cette injustice. Jeanne Chauvin, née à Jargeau, dans le Loiret, en 1862, appartient à cette indomptable cohorte.
Fille d’un notaire de province, elle décroche haut la main deux baccalauréats (lettres et sciences), deux licences (philosophie et droit), et finalement son doctorat en droit, à Paris en 1892. Sa thèse porte sur l’« Étude historique des professions accessibles aux femmes », et elle est la première Française à obtenir ce grade prestigieux. Sa soutenance a d’ailleurs donné lieu à un chahut estudiantin, la salle étant trop petite pour accueillir la foule des curieux ! Jeanne Chauvin se consacrera ensuite à l’éducation, en qualité de conférencière de droit usuel dans des lycées de jeunes filles. Parallèlement, elle mène le combat féministe, dans le cadre de l’association Avant-Courrière, de Jeanne Schmahl. Elle y réclame le droit pour les femmes d’être reconnues témoins valides d’actes publics et privés, ainsi que la libre disposition du produit de leur travail.
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Cette combattante tente de forcer le destin, le 24 novembre 1897, en se présentant pour prêter serment d’avocate, comme l’y autorisent en principe ses diplômes. La Revue hebdomadaire la présente en ces termes flatteurs : « Mlle Jeanne Chauvin, toute doctoresse qu’elle est, n’a rien de la savante rébarbative et à lunettes. C’est au contraire une jeune fille de physionomie très intelligente et très douce, ne demandant qu’à employer au service des faibles et des déshérités de son sexe les dons virils de son cerveau ». Et dans un long article au quotidien royaliste Le Soleil, Léon Prieur s’avoue séduit : « Pour un bleu, comme on dit à la caserne, Mlle Chauvin s’est conduite en courageux soldat. […] Mais quelle grâce charmante et quelle simplicité ! […] Un mignon chapeau noir à nœuds de velours rouge, une jupe de soie noire, un collet de fourrure encore relevé, et une fine voilette encore baissée, à cause du vilain brouillard de dehors ».
D’entrée, le procureur général Bertrand requiert avec énergie la cour de déclarer « Mlle Jeanne Chauvin non recevable dans sa demande et incapable de prêter serment ». Pour justifier son point de vue, le magistrat excipe du droit d’Ancien Régime, repris sous le Consulat, et qui avait « pour usage constant et jamais démenti d’exclure les femmes ». Au reste, celles-ci ne jouissent d’au droit civique. Elles ne peuvent être tuteur, ni conseil juridique, ni électeur. Enfin – argument suprême – le procureur invoque la « convenance sociale, qui veut que la femme ne sorte point du cercle de la famille et reste la gardienne vigilante et respectée de ses enfants et de son foyer ».
Avec le soutien actif de Raymond Poincaré et René Viviani, elle parvient à faire voter une loi autorisant les femmes à accéder au barreau et à la plaidoirie.
Jeanne s’efforce de défendre sa position, d’« une voix fraîche et jeune, harmonieusement timbrée et un peu chantante, mais claire, précise, sûre d’elle-même… et qui porte ». Ses arguments semblent imparables : la loi de ventôse reste muette sur la question, or « il n’est pas permis de suppléer par la création d’une incapacité arbitraire au silence de la loi ». Surtout, le droit au serment s’attache « au diplôme et non à la personne ». En dépit de la pertinence de cet argumentaire, Jeanne Chauvin essuie un refus au prétexte que la loi n’autoriserait pas une femme à exercer cet office « viril » par excellence. L’obstinée devra encore patienter trois ans pour avoir gain de cause. Avec l’aide de son frère cadet, Émile Chauvin, professeur à la faculté de droit et député radical-socialiste de Seine-et-Marne, avec le soutien actif de Raymond Poincaré et René Viviani, elle parvient à faire voter une loi autorisant les femmes à accéder au barreau et à la plaidoirie, publiée le 1er décembre 1900 au Journal Officiel. Trois semaines plus tard, Jeanne prête enfin serment, devancée de quelques jours par l’une de ses consœurs, Olga Petit. Cette victoire de principe acquise, elle apparaîtra rarement devant les tribunaux. Restée célibataire, cette pionnière s’éteindra en septembre 1926, à Provins.

Éd. Marivole, 358p., 20€





