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Korea is the new Japan

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Publié le

20 avril 2023

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La « K Culture » – comprendre : culture pop coréenne – a remplacé la culture japonaise dans le cœur de nos millenials, subissant la promotion, pour le meilleur et pour le pire, d’un pays où la machine capitaliste tourne à plein régime et où l’entreprise individuelle est sabordée par une fiction collective souvent toxique. C’est en tout cas le constat glaçant fait par July Jung dans son dernier film, bouleversant : About Kim So Hee. Bien loin des clichés véhiculés par les influenceurs, la Corée y est montrée dans sa part d’ombre, comme une nation fracturée où la misère grignote toujours plus les corps et les esprits.
Corée

Nous sommes le 29 octobre 2022, il est 22 h 20 et la grande fête païenne du mondialisme, Halloween, bat son plein dans les rues bigarrées de Séoul. Désormais, on vient de partout pour y assister, car la capitale coréenne s’est fait un nom en matière de festivisme tous azimuts. C’est dans le quartier d’Itaewon, connu il y a quelques années par une seule poignée de happy few, qu’une foule ultra compacte s’est réunie. Parmi eux, des jeunes qui viennent de France, des États-Unis, du Moyen-Orient ou d’Australie, tous amateurs enthousiastes de « K-Culture », cette culture pop coréenne qui rayonne à travers musique, séries télévisées et cinéma, et qui a culminé il y a deux ans avec le succès stratosphérique du feuilleton Squid Game sur Netflix.

La Corée du Sud, outre sa fulgurante ascension économico-industrielle, a imposé son rayonnement culturel à l’international

Les badauds se pressent dans une rue étroite à proximité de l’hôtel Hamilton, car la rumeur enfle quant à la présence possible d’une vedette locale, comme c’est souvent le cas dans ce quartier cosmopolite et branché. Les rues adjacentes sont bientôt noires de monde, les ballons à l’effigie des yokwe (démons) occultent le champ de vision et, en quelques minutes, la cohue vire au cauchemar, la tectonique des foules aboutissant bientôt à une bousculade meurtrière – bilan : 150 morts. Aujourd’hui, l’enquête patine, laisse les familles des victimes sur le carreau, tandis que la responsabilité des hauts fonctionnaires est à peine évoquée – malgré un flagrant défaut d’anticipation de la part des forces de l’ordre. Pour la première fois de son histoire, la Corée a été victime de son fulgurant succès.

L’orientalisme pour millenials

En effet, à chaque génération son Orient. Pour celle qui a connu le Club Dorothée et l’émergence de la culture manga, le Japon disposait de cette aura. Entre 1990 et 2010, l’archipel est plus tendance que jamais en Europe, et particulièrement en France où des millions de gosses ont été biberonnés aux consoles Nintendo et à ce qu’on appelle encore « les japoniaiseries » (merci Ségolène Royal). En 2020, l’empire du Soleil levant a décliné et s’il exporte toujours massivement ses produits culturels, jeux vidéo et bande-dessinées en tête, il a perdu de sa hype. L’animation japonaise est entrée dans la culture de masse, citer Miyazaki ou Otomo dans une discussion n’étonne plus personne. Pour la génération Z, cet exotisme culturel est bon pour les boomers.

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En effet, tout se passe désormais non loin de l’archipel, mais sur le continent. La Corée du Sud, outre sa fulgurante ascension économico-industrielle, a imposé son rayonnement culturel à l’international. Les groupes de K-pop, adulés en Europe ou aux États-Unis, vendent des millions de disques et jouent à guichets fermés. Blackpink, fleuron du genre, jouera au Stade de France en juillet 2023, une première pour un groupe asiatique. Le message de cette pop ultra édulcorée mais sexualisée à outrance est toujours le même : véhiculer la « hallyu » cette promotion d’une culture coréenne basée sur des valeurs qui servent l’État : l’amour, la bonté et le travail. Les dramas, l’équivalent coréen de nos soap operas, sont streamés dans le monde entier et véhiculent l’image d’une Corée ancestrale aux nuances pastel, en évoquant des intrigues de cour dans un passé forcément fantasmé. Qui a dit « soft power » ?

Ascension culturelle

La Corée part pourtant de loin : marquée par son histoire fratricide, restée à l’ombre du géant chinois et de l’occupant japonais, si le pays connaît un essor industriel fulgurant dès la fin des années 60, ses produits culturels restent confidentiels jusqu’au début des années 1990. Ce n’est qu’à partir de cette décennie que le gouvernement, inspiré par le succès du cinéma japonais à l’international, décide de mettre ses billes dans ce qui deviendra la KOCCA, l’équivalent de notre CNC, imposant même aux grandes entreprises – les fameuses chaebols – un investissement minimum dans ce qui s’imposera bientôt comme un véritable effort de guerre. Une stratégie qui fait mouche et qui révèlera au monde une poignée de réalisateurs talentueux et frondeurs, inspirés autant par Hollywood que par l’avant-garde japonaise des années 70. La consécration d’Old Boy, prix du jury au festival de Cannes en 2003 et succès public, marque un tournant. Avec ce brûlot baroque au dénouement imparable, Park Chan-Wook impose la patte coréenne.

Le cinéma coréen, c’est d’abord cette violence graphique totalement assumée, qui vient des mangas mais aussi du cinéma hongkongais, et c’est surtout cette propension au « cinéma total »

Le cinéma coréen, c’est d’abord cette violence graphique totalement assumée, qui vient des mangas mais aussi du cinéma hongkongais, et c’est surtout cette propension au « cinéma total ». Comme à la grande époque du muet hollywoodien, un film coréen se permet d’explorer tous les genres dans les deux heures qui lui sont imparties : comédie décomplexée, film d’horreur, grand guignol, satire sociale, film d’action, thriller, romance. En 2020, Parasite devient le premier long-métrage non anglophone à remporter l’Oscar du meilleur film. Un succès mérité, puisqu’à l’heure où les productions hollywoodiennes semblent incapables de raconter quoi que ce soit de nouveau, enfermées dans une logique asséchante de franchise, le cinéma coréen jouit d’une liberté totale de ton, assume son humour et sa violence, n’hésite pas à camper des personnages complexes, humains, aux émotions nuancées, bien loin des pantins de chair agités par les superproductions américaines.

Fracture sociale

Avec About Kim Sohee, July Jung, dont c’est le deuxième long-métrage, assume un cinéma plus austère, bien loin des mouvements de caméra virevoltants de Park Chan-Wook, et montre délibérément l’envers de cette culture qui s’exporte massivement sur les réseaux sociaux, au fil de modes parfois triviales ou répugnantes, comme le fameux mukbang, qui consiste à épier des jeunes filles se bâfrer sur YouTube – le plus souvent des plats extrêmement caloriques dans des proportions gigantesques. Un syndrome comme un autre d’un capitalisme devenu fou, où l’individu devient la source d’un enrichissement facile et le martyr d’un délire collectif. Comme si la prostitution n’était plus une activité mais un mode de l’être. Ainsi, toutes les jeunes filles un peu perdues lancent leurs chaînes de mukbang, mettant leur santé en danger pour s’attirer des « viewers ».

L’histoire d’About Kim Sohee est tirée d’un fait divers qui a ému le pays en 2016. À l’heure où le divertissement de masse s’industrialise (notamment avec les fameuses écoles de danse qui servent de laboratoire pour les groupes de K-pop interchangeables), le monde du travail piétine allègrement la légalité, notamment lorsqu’il s’invite dans l’éducation nationale. Dans la ville de Jeonju, au sud de Séoul, une lycéenne se suicide au terme d’un stage en entreprise suivi dans un centre d’appels. L’enquête révèle qu’en seulement quelques semaines, l’entreprise de téléphonie mobile a exercé sur elle des pressions violentes et l’a soumise à des conditions de travail dégradantes. Un calvaire que connaissent de nombreux lycéens qui servent de chair à canon aux grandes sociétés pendant leur stage de terminale. Sous couvert de formation, et avec la bénédiction des établissements scolaires, souvent grassement rémunérés pour servir d’intermédiaire.

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Derrière ce fait divers qui peut sembler anecdotique, c’est tout le système coréen qui est visé : un monde dominé par le collectif au détriment du personnel, où l’apparence règne en maître et où les entreprises toutes-puissantes empêchent tout dialogue social. En signant ce portrait de femme et en le traitant à la manière d’une véritable enquête policière, July Jung brosse celui, fascinant, d’un pays qui a grandi trop vite et dont le pouvoir de fascination n’a d’égal que sa violence sous-jacente.


Le génie coréen en quatre films

The Host (Bong Joon Ho, 2006) : ressorti en salles au mois de mars, The Host est peut-être le film somme de Bong Jon Hoo, bien avant Parasite : film de monstre jusqu’au-boutiste, c’est aussi une comédie grinçante sur la famille et un tract politique radical. Avec son argument complètement éculé – un mutant aquatique qui hante le fleuve Han et terrorise les habitants de Séoul – le cinéaste réalise probablement son chef d’œuvre.

Old Boy (Park Chan Wook, 2003) : probablement le film qui a lancé la vague de popularité du cinéma coréen dans le monde. Et il faut dire que vingt ans après, cette éprouvante odyssée urbaine n’a rien perdu de sa noirceur et de sa puissance. Outre son twist hallucinant, c’est une démonstration de virtuosité pour Park Chan Wook et son chef opérateur Chung Chun-hoon, qui multiplient les angles de vue, les focales, les mouvements de caméras, et font de chaque scène un moment de bravoure, dont cette baston à mains nues, filmée en plan séquence à la manière d’un jeu de plateforme, qui imprime durablement la rétine.

Printemps, été, automne, hiver et printemps (Kim Ki-duk, 2003) : ou comment un repris de justice trouve la paix dans les montagnes et dans la foi bouddhiste. Ne fuyez pas : si le sujet est tarte-à-la crème, son traitement par Kim Ki-duk, le Bunuel coréen, est d’une rare puissance. En s’attachant aux détails, aux infimes changements, le réalisateur dresse ici le portrait d’une âme et signe un film unique, qui vacille constamment entre cosmique et trivial.

La Servante (Kim Ki-young, 1960) : Le grand film coréen sur la lutte des classes, souvent copié mais jamais égalé. Dans une ambiance sépulcrale qui flirte avec le fantastique, Kim Ki-young filme un enfer domestique comme un entomologiste. Une leçon de cinéma et d’ambiance que retiendra Bong Jon Hoo pour Parasite.

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