Le modèle de la cité athénienne a été utilisé parfois à tort et à travers pour justifier les égarements de la démocratie. De fait, il porte en germe dès ses débuts cette injonction à entrer dans le temps du progrès, dans une circulation historique qui mettrait de côté l’âme et la notion de divin. Comme le dira Foucault, « toute l’antiquité me paraît avoir été une erreur ». Erreur fondamentale sur laquelle le monde des Lumières verrouille sa pensée, place les pions d’un égalitarisme qui lentement s’impose comme modèle unique. En effet, la conscience politique ne se réalise dans la polis qu’au prix d’une évacuation de l’invisible, d’un lent éloignement du monde des morts (illustré par le passage de l’inhumation à la crémation dans les rites mortuaires) et de la prise en compte d’un passé désormais identifiable, qui valorise le présent comme seule expérience possible. « Une délimitation plus rigoureuse des différents plans du réel », selon Jean-Pierre Vernant, qui intervient notamment après la chute de la puissance mycénienne et la crise de la souveraineté qui en découle.
La conscience spatiale de soi remplace peu à peu l’appréhension cosmique de l’âme, c’est un tournant décisif qui augure une intrication désormais irréversible du religieux, du juridique et du social
L’installation du langage comme ferment du politique est la conséquence immédiate de cette prise de distance. Il faut rappeler que la polis grecque a d’abord été fondée sur les premiers rituels de sédentarisation, qui ont cristallisé l’imaginaire politique et religieux autour de ce que Julien Coupat appelle la « comédie de l’innocence », visible à travers les premières tragédies et les sacrifices animaux. Tragédie et sacrifice procèdent par ailleurs du même soin purgatif destiné à contrôler l’hubris et permettant à la « meute des égalitaires » (Coupat) de taire et d’adoucir le crime collectif qui est à la base du consentement citadin. Si la parole est devenue l’élément qui a supplanté toutes les autres formes de pouvoir, c’est parce qu’elle était avant tout liée à ce nouveau mode d’existence qu’était la vie circonscrite à un espace de production – et donc à un temps qui devenait de plus en plus « causal » et de moins en moins cyclique. La démocratie de la polis, c’est la parole comme figuration du politique et neutralisation symbolique de la violence. Le sophisme et la rhétorique mènent bientôt à un art oratoire qui sera la chair de l’entreprise politique athénienne : tout peut se discourir, tout peut s’argumenter parmi le peuple, à condition qu’il se meuve dans l’espace de la nouvelle cité grecque. Non plus construite autour d’un temple et d’un palais, mais autour d’une agora et désormais pourvue de fortifications pour elle-même.
C’est aussi parce que le monde grec à ce moment doit se tourner vers l’extérieur, et notamment vers l’Orient pour subvenir à ses besoins, que la démocratie s’impose?: elle devient le pendant presque mécanique du commerce maritime, ce en quoi les Lumières se reconnaissent – l’Europe post-Renaissance vivant elle-même un nouveau souffle dans l’occupation des océans. La conscience spatiale de soi remplace peu à peu l’appréhension cosmique de l’âme, c’est un tournant décisif qui augure une intrication désormais irréversible du religieux, du juridique et du social, associés dans un effort conjoint de rénovation. Lorsque les Lumières veulent faire table rase de la Cité de Dieu, elles sont naturellement séduites par le syncrétisme athénien.
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Dans le sillage de L’Histoire ancienne du janséniste Charles Rollin, publiée entre 1731 et 1738, s’opère une réhabilitation – voire une réinvention – du mythe démocratique athénien, qui culminera avec le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, récit de voyage fictionnel écrit par l’archéologue Jean-Jacques Barthélemy un an avant la Révolution et qui connaîtra un succès considérable. Pourtant personne n’est vraiment dupe de cette soudaine popularité du modèle athénien, qui apparaît déjà comme un « modèle de crise ». Rousseau lui-même rejettera dans ses analyses toute « vérité historique » avérée, estimant qu’Athènes était davantage « une aristocratie très tyrannique, gouvernée par des savants et des orateurs ». Le modèle grec relève davantage d’une fiction politique, qui sera in fine installée par le modèle thermidorien et libéral, vouant un véritable culte à des personnalités de législateurs comme Lycurgue ou Solon. Attestant déjà que la démocratie, vue par le monde postrévolutionnaire, serait avant tout une affaire juridique.





