Qu’elle est loin cette image d’Épinal, n’ayant pas même besoin d’être datée car intemporelle jusqu’à peu, de ce vigoureux campagnard, le visage marqué par les sillons de l’effort, qui tirait grande fierté de son lien intime à la terre, et plus encore de cette famille, souvent nombreuse, dont il était le chef, parfois rugueux il est vrai, et le représentant, au point qu’il s’agissait de sa véritable identité sociale.
C’est que depuis, la famille traditionnelle a été frénétiquement traquée et attaquée, jusqu’à ce que mort s’ensuive. La vague de mai 1968, ayant instantanément ravagé ce qu’il restait d’à peu près droit dans les villes, a gagné avec deux ou trois générations de retard nos campagnes, où elle rompit une à une les dernières digues de la vieille France dont les mœurs résistaient bon gré mal gré, par imprégnation catholique et inertie sociale, à la modernité. Ce fut l’individualisme émancipateur – ce dissolvant universel – d’où sortirent pêle-mêle la libération des mœurs, la fin de la morale commune, le divorce de masse et l’urbanisation.
La famille avait perdu son existence en tant qu’entité organique surplombant chacun des membres qui la composaient; ceux-ci allaient désormais, pour le meilleur et pour le pire, conduire leur vie seuls comme des grands. Et le père campagnard, plus que n’importe quel autre, aura été la victime expiatoire de phénomènes conjugués qui auront laminé sa fonction, dans un monde rural dont il faut bien comprendre à quel point l’univers mental ne pouvait concevoir autre chose que ce qui avait toujours été.
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Par l’essor technologique et la disparition de l’effort, la modernisation a désindexé la hiérarchie sociale de tout phénomène physique, de sorte que le père a perdu les avantages sociaux qu’il tirait de son avantage naturel – mère des vérités à la campagne. Chassé de ses terres ou de ses antiques ateliers, redirigé (on ne lui demanda jamais de consentir) par la main invisible vers des professions robotisées et avilissantes où il ne produisait plus rien en propre, il n’était plus ce chêne indéracinable digne de la piété filiale, qui naît des duretés du quotidien. Par la fin des métiers et la tertiarisation de l’économie, il a perdu sa proéminence cognitive : jadis garant des savoirs essentiels sans lesquels le jeune rural ne pouvait à peu près rien, le père n’apprend plus à ses enfants, ceux-ci étant livrés à un savoir académique désincarné à propos duquel « le plouc » n’a pas son mot à dire, quand il a déjà le (rare) bonheur de le comprendre. Père et fils ne parlent plus le même langage, ni ne partagent le même imaginaire. Celui-là ne se continue plus en celui-ci.
Par l’exode rural et le déracinement, la modernité lui a ôté son rôle de protecteur social; ayant changé de cercles de sociabilité, les jeunes gens n’ont plus besoin d’être introduits ou de se recommander; ils sont pour ainsi dire dégagés de toute dette, en n’étant plus les fils de personne. Par l’horizontalisation des relations sociales, par l’égalité transformée en uniformité puis en interchangeabilité, par le père devenu mère (et Dieu sait quels efforts les pères ruraux consentent chaque jour en la matière, pour « être moderne »), le paternel a perdu cette distance qui posait une hiérarchie et fondait son autorité. Divorcé, il doit ou s’abaisser à de curieuses activités (le jeu vidéo) pour plaire à ses petits, ou perdre encore plus contact avec eux.
Le père rural est jeté dans un monde qu’il ne comprend plus, si différent d’une jeunesse paysanne dont il ne cache pas sa lancinante nostalgie
Par le relativisme moral, la norme qu’il lui revenait de poser avec l’extérieur n’est plus jugée légitime, non pas sur le fond d’ailleurs – quoiqu’elle ait de grande chance d’être en discordance avec l’esprit du temps – mais en tant qu’elle est un acte d’autorité, ce que le jeune rural, comme son cousin des villes, balaye au nom de son autonomie. Le voilà jeté dans un monde qu’il ne comprend plus, si différent d’une jeunesse paysanne dont il ne cache pas sa lancinante nostalgie.
Le triste constat, inédit à l’échelle de l’histoire, inquiétant sur le plan politique car l’on ne dispose plus de ces poches d’éternité garantes d’une continuité par-delà le tohu-bohu cosmopolite, plus terrible encore sur le plan civilisationnel car il indique que la chaîne du temps est rompue, le triste constat donc, qui doit nous faire trembler, c’est que le pays réel est en train de tomber pour de bon. Avec les pères, honorables jusqu’au trépas, en première ligne.





