La France et l’OTAN en Syrie : entretien avec Roland Hureaux

Roland Hureaux, est un essayiste et fonctionnaire français. Il a une activité politique dans les groupes souverainistes et gaullistes. Il publie régulièrement sur la situation géopolitique au Moyen-Orient et dernièrement sur la Syrie dans son dernier ouvrage paru en 2019 : La France et l’OTAN en Syrie : le grand fourvoiement, Paris, Bernard Giovanangeli, 2019.

 

 

Vous faites remonter les origines la guerre en Syrie à l’assassinat de Rafik Hariri, que vous attribuez au Saoudiens, n’avez-vous pas peur d’être accusé de complotisme ?

 

Ce n’est pas moi qui impute aux Saoudiens  l’assassinat de  Rafic Hariri, dont, je le rappelle,   tout  le monde a  sur le moment accusé  les Syriens, c’est   Hugh Grassley, doyen et président de la commission juridique du Sénat des Etats-Unis, une grande figure de la  politique américaine ( en octobre 2016).

Mais les origines de la guerre sont antérieures : dès le début des années  2000, la Syrie est  dans le collimateur des néo-conservateurs américains ( que je préfère appeler libéraux-impérialistes car je n’ai pas bien vu ce qu’ils conservaient ). Le gouvernement  Assad a eu  un  sursis parce que  la cible prioritaire a d’abord été  Saddam Hussein. Mais dès l’élimination  de celui-ci,   le dispositif de mise au pas de la Syrie  s’est mis en place.

Il y a des  guerres  qui arrivent par hasard, en raison de tensions mal maitrisées ; ce n’est  pas le cas des guerres du Proche-Orient de ces  dernières années ; elles ont été planifiées , généralement à Washington. Ça arrive aussi.

Vous parlez de complotisme ?  De quoi s’agit -il ?   Voir de complots partout ? Non, bien sûr, mais dire qu’il n’y en a jamais est tout  aussi erroné. En fait les  choses sont compliquées : parfois on croit qu’ y a un complot et il n’y en a pas, parfois on croit  qu’il n’y en a pas et il y en a   et   ils  ne se passent généralement pas comme on le  croit. Je note que ceux qui accusent tout le monde de complotisme ( le mainstream  américain  et européen) sont les mêmes  qui vous expliquent que   l’élection  de Trump résulte d’un  complot ourdi par Poutine !

Il y a des  guerres  qui arrivent par hasard, en raison de tensions mal maitrisées ; ce n’est  pas le cas des guerres du Proche-Orient de ces  dernières années ; elles ont été planifiées, généralement à Washington. Ça arrive aussi.

 

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Vous dénoncez également les ventes d’armes françaises à l’Arabie Saoudite et au Qatar. N’est-ce pas contradictoire avec les intérêts de notre industrie de défense ?

 

Que la France cherche à vendre des armes  n’est pas  nouveau : une puissance moyenne comme la nôtre  a  besoin d’allonger  ses séries pour amortir les coûts fixes. Mais il est souvent arrivé, heureusement,  que l’on vende à des  pays qui ne  faisaient pas la guerre .  Rien n’obligeait  donc notre pays à inféoder sa diplomatie à celle de l’ Arabie saoudite ou  du Qatar qui est précisément celle que  nous combattons partout ailleurs, au Mali, au Niger, sur le territoire national : le soutien à l’islamisme le plus radical. Vendre est  une  chose,  s’inféoder en est une autre. D’autant qu’on ne connait  pas toujours le bilan final : nous avons vendu plus de dix milliards d’armes  à l’Arabie saoudite mais la guerre d’Afghanistan nous  a  coûté autant.

Le même Fabius , qui    a salué les djihadistes d’Al Nosra  ( autre nom d’Al Qaida)  comme «  de petits gars qui font   du bon boulot »  était allé, comme Hollande,  tirer par la manche Obama pour qu’il déclenche des représailles massives à la suite de l’attaque chimique supposée du 21 aout 2013, ce   qui aurait pu nous entraîner dans une guerre mondiale.

Vous citez Roland Dumas qui qualifie le rôle de la France de Hollande et Fabius en Syrie de boute-en-train, de quoi s’agit-il?

 

C’est un  terme hippique que j’ai découvert à cette occasion : il n’est pas très gentil pour notre pays  : il parait qu’avant de  faire saillir une jument par un   étalon de première classe, on la chauffe avec un cheval de seconde classe.  Ce cheval de seconde classe qui  excite  le conflit mais qui  n’y  joue pas le premier rôle, c’est, selon lui, la France . Roland Dumas  qui n’a pas sa langue dans la poche, dénonce  le fait que la diplomatie de  notre pays,  quoiqu’elle ne s’appuie  que sur des forces  limitées  et ne soit pas  décisionnaire (  Sarkozy a  essayé de faire croire   le contraire en Libye) est  apparue  comme la plus bruyante, la plus extrémiste contre Kadhafi, puis contre Bachar el-Assad.   La France a rompu le plus radicalement les   relations diplomatiques avec la Syrie, sans se soucier d’y  maintenir le moindre contact : les services secrets syriens nous avaient pourtant  aidés dans la lutte contre le terrorisme, le lycée Charles de Gaulle a été fermé; les parents d’élèves francophiles l’ont maintenu en activité malgré  notre gouvernement !   Fabius a dit à la tribune de l’ONU que Bachar  el Assad ne méritait pas de vivre, ce qui ne s’était jamais dit  dans les relations internationales.

 

 

© L’Incorrect

 

 

Le même Fabius, qui    a salué les djihadistes d’Al Nosra  ( autre nom d’Al Qaida)  comme «  de petits gars qui font   du bon boulot »  était allé, comme Hollande,  tirer par la manche Obama pour qu’il déclenche des représailles massives à la suite de l’attaque chimique supposée du 21 aout 2013, ce   qui aurait pu nous entraîner dans une guerre mondiale. Heureusement  Obama  n’ pas suivi.  Depuis l’élection de Trump, Macron qui se situe dans la continuité de ses deux prédécesseurs a tout fait pour que le nouveau président américain maintienne des troupes en  Syrie, c’est à dire pour que la  guerre s’y poursuive. Alors que les canons se sont presque tus, le gouvernement  français lance  une procédure contre Assad  devant le  Tribunal pénal international. Pourquoi pas contre nos alliés djihadistes qui ont massacré au moins autant  de civils ?  Le résultat  de ce jusqu’au boutisme infantile, c’est que la France  se ridiculise. Elle n’est pas  associée au seul  processus de paix   sérieux, celui que mènent  les Russes à Astana. Les Syriens se sont jurés que la France n’aurait aucune part à l’immense marché de reconstruction  de  ce pays  à moitié détruit.

 

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Comment jugez-vous le rôle de la presse catholique dans la défense des chrétiens syriens ? 

 

Si on s’en tient à la presse « officielle », La Croix   en particulier  qui est un peu  le journal officiel  de l’Eglise de France, je l’ai trouvé bien décevant.  Alors qu’il y avait près de deux  millions de chrétiens en  Syrie  ( moins aujourd’hui ), on faisait appel à des correspondants  sunnites  anti-Assad et donc pro-djihadistes.  Les communiqués de l ’AFP, hostiles au gouvernement, y  étaient repris souvent tels quels alors qu’ils étaient eux-mêmes  le copié-collé de ceux de l’ « Observatoire   syrien de droits de l’homme », une officine de  propagande  anti-Assad basée en Angleterre montée par les  Frères musulmans avec l’appui des services   secrets anglosaxons. On avait l’impression, surtout en Syrie, que   les chrétiens étaient bons pour nourrir les intentions de prière  mais que,  de fait , une partie de la presse catholique avait pris parti contre eux . Assad  était  considéré par les chrétiens comme un garant de leur sécurité contre des  groupes djihadistes que nous soutenions et qui  ne cachaient pas leur volonté de les anéantir. Dès lors que notre diplomatie  était hostile à Assad, elle ne  pouvait que se trouver dans le camp opposé  aux chrétiens . Je n’y vois pour ma  part aucune malignité  mais le   conformisme bêta  de journalistes en perte de repères , tous prêts  à  suivre  comme des moutons le courant dominant en Occident. Avec  en plus la naïveté propre aux  chrétiens toujours prêts à se laisser duper dès qu’on fait appel aux bons sentiments , aux  droits de l’homme, comme savent  le faire les propagandistes chevronnés  qui manipulent l’opinion occidentale.  Mais il ne faut pas généraliser : d’autres organes de presse catholiques ont eu un regard plus distancié  et plus proche de ce que ressentaient les chrétiens  de Syrie.

Trump voulait éliminer Daech , ce qu’il a presque   fait , et ensuite retirer ses troupes.  Ce n’est pas  Macron, c’est le  Pentagone qui a obtenu  que les forces américaines  s’attardent encore un peu.  Assad est-il lui-même pressé ?  Il est  aujourd’hui très populaire dans son peuple. Si la paix revenait , le serait-il autant ? Souvenons-nous de ce qui est    arrivé à Churchill en 1945.

Les tensions turco-russes gèlent la situation au nord de la Syrie, comment cela peut-il se dénouer selon vous ?

 

Je ne crois pas que ce soit  d’abord  les tensions turco-russes qui empêchent le retour complet à la paix, c’est  l’hostilité d’Erdogan aux Kurdes : il ne veut pas que le règlement de paix conduise à une autonomie de la zone kurde de Syrie, qui contaminerait la zone kurde de Turquie. Mais ce  sont plutôt   les Américains que les Russes qui souhaitent cette autonomie. Pour cette raison, les Turcs   gardent  un pied dans  le  Nord de la Syrie ;  pour la raison inverse, les Américains aussi.  Il reste  en outre une enclave djihadiste à Idleb, près de la  frontière turque mais il  semble qu’elle ait échappé au contrôle turc.  Les plus désireux d’empêcher la paix d’advenir  entièrement, ce qui supposerait la reprise du contrôle de tout  le  territoire syrien par le gouvernement de Bachar el Assad, en conformité avec le droit international,  ce  sont les Américains, au moins certains Américains, ceux de l’ « Etat  profond »,   soit qu’ils  rêvent de revanche, soit qu’ils veuillent   garder la main sur le pétrole qui se trouve à   l’est du pays . Trump voulait éliminer Daech, ce qu’il a presque fait, et ensuite retirer ses troupes.  Ce n’est pas  Macron, c’est le  Pentagone qui a obtenu  que les forces américaines  s’attardent encore un peu.  Assad est-il lui-même pressé ?  Il est  aujourd’hui très populaire dans son peuple. Si la paix revenait, le serait-il autant ? Souvenons-nous de ce qui est   arrivé à Churchill en 1945. Comment la situation peut-elle se dénouer ? Je crois  que ça dépend surtout  des Russes qui sont désormais les vrais arbitres.

 

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Pensez-vous que Donald Trump puisse changer la donne au Moyen-Orient ?

 

Il l’a déjà beaucoup  changée. En ne faisant qu’appliquer son programme,  à commencer par la fin  des interventions dites de regime change  ayant pour  but de démocratiser  les pays arabes , promues par les néo-conservateurs.  Peu de temps après son arrivée, il a interrompu le programme d’aide aux djihadistes appelé  Timber Sycamore. Il a  ensuite entrepris  sérieusement de détruire Dach :  avant lui, la coalition  faisait du surplace pour ne pas dire  qu’elle faisant semblant :  Trump a ordonné la reprise de Mossoul en Irak  et de Raqqa  en Syrie  et elles  ont  eu lieu. Il s’efforce aujourd’hui  de   liquider les dernières poches de Daech.

Mais Trump a dû  prendre en compte  ses adversaires qui dominent les médias et l’administration. Quand ont été annoncées  des attaques chimiques à   Khan Cheikhoun ( 2017 )  et à    Douma (2018), il ne pouvait pas rester les bras croisés face à une opinion américaine indignée et  déchaînée ; il serait  passé pour un « dégonflé » ou un  agent de Poutine, comme on l’en accuse. Il ne pouvait  pas dire non plus que qu’il s’agissait d’attaques sous faux drapeaux montées par des djihadistes appuyés par certains services occidentaux : même si c’était le plus probable, personne ne l’aurait cru.  Il a donc procédé à deux reprises à des bombardements de  représailles spectaculaires,  en prévenant  les Russes  de telle manière qu’il  n’y ait pas de victimes et peu de dommages réels.

 

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Mais l’autre point de    son programme   est un soutien accru à Israël. Compte tenu de  l’opposition qu’il rencontre dans  la classe dirigeante américaine, il ne peut pas se passer de l’appui des partisans de l’Etat hébreu.  D’où ces gestes spectaculaires que sont l’installation de l’ambassade américaine à Jérusalem,  la reconnaissance de l’annexion du Golan  et surtout  la rupture de l’accord nucléaire de Vienne avec l’Iran , signé par Obama, auquel Israël  était très hostile. Il hausse le ton vis-à-vis de Téhéran. Jusqu’où  ira- t-il ? Mon sentiment est que   plus il parle fort,  plus il agit de manière prudente  : une guerre contre l’Iran  perturberait  gravement le commerce du pétrole et se  traduirait  par une hausse importante des  coûts qui déstabiliserait l’économie mondiale .

Reste que les deux points de son programme ne sont pas entièrement compatibles : ainsi Israël ne souhaite sûrement pas  que  les Américains quittent la Syrie. Nous verrons comment il gèrera ces contradictions.

 

Propos recueillis par Hadrien Desuin

 

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hdesuin@lincorret.org

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