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La gauche et la guerre d’Algérie

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Publié le

26 novembre 2018

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Jean Sévillia est écrivain, journaliste et historien. Connu pour son Historiquement correct (2003) et son Historiquement incorrect (2011) où il déconstruit les mythes idéologiques de l’histoire, il revisite aujourd’hui un autre épisode douloureux de notre passé en publiant Les vérités cachées de la guerre d’Algérie (Fayard, oct. 2018).

 

Quand on évoque l’Algérie française, on oublie que l’œuvre colonisatrice a d’abord été voulue par la gauche avec une vision jacobine qui calque le découpage administratif de la France sur le territoire algérien. Qu’en dites-vous?

La plupart des entreprises coloniales furent l’œuvre de la IIIe République. À l’inverse, l’Algérie fut une conquête royale, d’abord portée par la Restauration, peu avant sa chute, ensuite par la monarchie de Juillet. Une expédition qui s’explique par des motifs externes (piraterie barbaresque en Méditerranée) mais aussi internes (volonté de faire oublier l’impopularité du régime de Charles X), et qui, à partir de 1837 devient une guerre de conquête, sans faire l’objet d’un projet bien spécifique. La IIe République hérite de ce territoire et le découpe alors en trois départements français: Alger, Oran et Constantine. Elle se place d’emblée dans une fiction car ces trois départements abritent deux types de populations: des Européens et des musulmans.

 

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Or, les populations arabo-musulmanes souhaitent conserver leur droit propre qui applique les prescriptions coraniques à la vie civile (mariage, successions, etc.). On leur reconnaît donc un statut personnel d’origine coranique qui les distingue des Européens. À partir d’un jurisconsulte promulgué en 1865, l’ensemble des musulmans deviennent nationaux français mais ne reçoivent pas, en revanche, la pleine citoyenneté française, qui supposerait de renoncer à leur statut personnel, ce que très peu de musulmans acceptent, sous peine d’être considérés comme apostats par leurs autorités religieuses. Il y a donc deux types de Français en Algérie, et la situation dure ainsi jusqu’en 1947.

 

Cela engendre-t-il des difficultés?

Cette différence de statut crée deux communautés qui coexistent plus qu’elles ne cohabitent. À cela, s’ajoute un fossé démographique majeur qui se creuse entre les communautés: en 1830, il y avait 3 millions d’indigènes en Algérie. En 1880, la population s’élevait également à 3 millions, en raison de pertes démographiques liées à différentes épidémies. Mais en 1980, l’Algérie comptera 19 millions d’habitants, et 42 millions en 2018, ce qui est une des plus fortes croissances démographiques au monde. Cette coexistence est donc déséquilibrée sur le plan démographique, ce qui est source de malaise social. De plus, l’existence d’un statut spécifique aux indigènes a bloqué l’émergence d’une élite musulmane francophile. En 1947, tous les musulmans ont certes reçu la pleine citoyenneté mais l’Algérie a voté jusqu’en 1958 à travers deux collèges désignant le même nombre d’élus. L’un qui représentait les Européens, l’autre les musulmans.

 

 

Or, ces derniers étaient neuf fois plus nombreux que les pieds-noirs, et donc sous-représentés. Prenez le cas de Ferhat Abbas qui, dans les années 1920, est un patriote, marqué par la pensée de Maurras et n’envisageant pas de destin autre pour l’Algérie qu’une autonomie sous la houlette de la France. De vexations en vexations, il finit par se radicaliser et rejoindre le FLN. On a donc créé les conditions d’une coexistence séparée que des événements extérieurs (2e guerre mondiale, vague de décolonisations de l’après-guerre, communisme et nationalisme algérien) ont ensuite cristallisée. Il faudrait y ajouter l’exportation par la France d’un idéal révolutionnaire qui a fini par se retourner contre elle-même. Quand on enseigne le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, cela finit par suggérer quelques idées… Vient ensuite le confit algérien.

 

Comment expliquez-vous cette dénonciation unilatérale de la torture, pratiquée par l’armée française, de la part d’intellectuels de gauche qui légitiment allègrement celle perpétrée par le FLN? On pense aux propos de Sartre : « Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé: restent un homme mort et un homme libre, le survivant ». On pense aussi à tous les porteurs de valises qui ont apporté un soutien moral, financier, matériel ou militaire à la rébellion.

En 1954, avec la Toussaint rouge, le FLN lance d’emblée une guerre de type terroriste. Mais il adopte un double langage : à l’extérieur, pour la presse occidentale et dans son lobbying auprès de l’ONU, le FLN utilise la rhétorique des droits de l’homme et fonde son action sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. En revanche, à l’intérieur, lorsqu’il s’agit de convaincre les autochtones de se soulever contre « l’occupant français », il fait appel aux ressorts très puissants du djihad, en poussant les musulmans à éradiquer d’Algérie toute présence chrétienne. Cette dichotomie a été très tardivement découverte par la gauche française. En 2016, dans un ouvrage intitulé Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, Jean Birnbaum affirme que la gauche a fait preuve de cécité sur la place de l’Islam dans les ressorts intérieurs du confit algérien.

 

En 2016, dans un ouvrage intitulé Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, Jean Birnbaum affirme que la gauche a fait preuve de cécité sur la place de l’Islam dans les ressorts intérieurs du conflit algérien. Jean Sévillia

 

En 1956, devant l’aggravation de la situation, Guy Mollet obtient, avec le concours des communistes, le vote de pouvoir spéciaux qui permettent au résident général à Alger, Robert Lacoste, de disposer des pleins pouvoirs pour mater la rébellion. En janvier 1957, devant la recrudescence des attentats à Alger, Robert Lacoste confie les pouvoirs de police à la 10e Brigade Parachutiste, sous le commandement du général Massu. C’est dans ce contexte que la torture a été pratiquée, afin de faire parler des hommes et démanteler des réseaux, avec une certaine efficacité sur le terrain, puisque dès la fin de l’année 1957, les attentats cessent et les chefs de la rébellion sont soit capturés, soit en fuite. Cependant, au plan moral, il s’agit d’un cas de conscience qui interpelle beaucoup de militaires et plusieurs d’entre eux refusent d’y recourir, à la fois pour des motifs de dignité de la personne mais aussi pour des raisons d’efficacité (un homme torturé étant prêt à dire tout et son contraire pour ne plus subir de mauvais traitements).

 

Fayard

 

Comment interpréter cette critique de la torture par des intellectuels de gauche à l’époque ?

Les campagnes contre la torture ont commencé lorsque Pierre Vidal-Naquet dénonce en 1957 l’enlèvement de Maurice Audin, membre du Parti Communiste Algérien (PCA), une filiale du PCF interdite par les autorités publiques et lourdement engagée dans le terrorisme. De son côté, Henri Alleg, communiste algérien lui-même torturé par les parachutistes en 1957, publie l’année suivante La question qui lance le débat en métropole. Mais ces intellectuels le font souvent sans contextualiser, ni voir la complexité de la guerre asymétrique dans laquelle était engagée la France. Sans que cela ne vaille justification, il faut savoir que toutes les armées occidentales ont eu recours à la torture dans des situations similaires: l’armée britannique en Irlande du Nord ou les Américains en Irak. Mais les intellectuels de gauche ont souvent une morale à géométrie variable, la fin justifiant les moyens lorsqu’il s’agit d’aider un peuple à accéder à l’indépendance. D’où le fait que les grandes consciences aient ignoré voire encouragé la violence du FLN contre les Français, puis détourneront les yeux des violences subies par les Européens et les Harkis en 1962.

 

Lire aussi : L’idole monstrueuse de la gauche

 

Toute la gauche ne défendit-elle pas l’indépendance ?

La gauche n’est pas d’emblée unanime sur la question algérienne. Il ne faut pas oublier une gauche républicaine, majoritaire au départ, au moins chez les socialistes, qui considère, derrière Guy Mollet, que l’Algérie c’est la France, et une gauche minoritaire qui se réfère aux droits de l’homme pour soutenir la rébellion algérienne. C’est le cas notamment des porteurs de valises. Ces intellectuels trotskistes, syndicalistes ou communistes dissidents ont souvent pris leur distance avec le PCF depuis l’entrée des chars russes à Budapest en 1956. Ils ont échangé leur soviétisme d’hier ou d’avant-hier pour un anticolonialisme tout aussi dogmatique. À quoi s’ajoutent des chrétiens de gauche, catholiques mais aussi protestants, largement acquis à la lute des classes, qui projettent celle-ci sur le confit algérien, en voyant dans la figure fantasmée du colon roulant en Cadillac et fumant son cigare le paradigme du bourgeois capitaliste dont il faut faire cesser la domination, tandis que l’indigène serait, au contraire, le visage de l’oppressé. Tout le contraire de la réalité quand on sait que très peu d’Européens d’Algérie connaissaient l’aisance, la plupart d’entre eux étant de petits artisans tirant le diable par la queue.

 

Les intellectuels de gauche ont souvent une morale à géométrie variable, la fin justifiant les moyens lorsqu’il s’agit d’aider un peuple à accéder à l’indépendance. Jean Sévillia

 

Comment se structuraient-ils ?

Les porteurs de valises se structurent en réseaux, le plus connu d’entre eux étant le réseau que Francis Jeanson, assistant de Jean-Paul Sartre aux Temps modernes, lance en métropole pour récolter de l’argent et des armes au profit du FLN. Jeanson, qui vient de la gauche marxiste, recrute des chrétiens parmi lesquels des prêtres de la Mission de France. En Algérie apparaît une distinction très nette entre le bas clergé, solidaire de leurs paroissiens, tous pieds-noirs, qui embarqueront à leurs côtés en 1962, et un certain haut clergé qui s’engage résolument du côté des indépendantistes, et fera le choix de rester en Algérie, ce qui vaudra à Mgr Duval, archevêque d’Alger, le surnom de Mohamed Ben Duval.

Enfin, viennent les pieds-rouges, ces intellectuels de gauche, tiers-mondistes et marxisants qui, après l’indépendance, font le choix de s’installer en Algérie pour participer à la construction du jeune État algérien. L’expérience coupa court. Les premiers repartirent dès 1965, constatant qu’ils étaient considérés comme des gêneurs, et surtout des étrangers dans un pays dont ils ne partageaient pas la culture arabo-musulmane. Ce sont les mêmes intellectuels qui regarderont, en France cette fois-ci, les immigrés des années 60 et 70 comme des pauvres à aider, sans se soucier le moins du monde de la culture et de la religion qui structuraient ces migrants. La prise de conscience de l’implantation de l’islam en France à la faveur de l’immigration n’apparaîtra réellement qu’avec l’affaire du foulard à Creil en 1989. Avec le recul du temps, on peut dire que c’est toute la société française – et pas uniquement de la gauche – qui n’a pas perçu tout de suite ce basculement historique.

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