Il a démêlé l’écheveau du temps et des exils pour retracer une histoire vieille de plus de quatre siècles, qui débute aux périphéries de Paris, qui passe par l’Espagne et les bars branchés de San Francisco et de Londres et dont le cœur battant est celui d’un monastère fondé en 1084 dans le Dauphiné. En 1605, le maréchal d’Estrées donne aux chartreux de Vauvert, un couvent situé près du jardin du Luxembourg, la recette d’un élixir de plantes qui est censé donner longue vie et salubrité.
Il faut attendre 1764 pour que la chartreuse verte soit mise au point. Réputée pour ses vertus curatives, elle est vendue sur les marchés de Grenoble et de Chambéry
Ne sachant qu’en faire, les chartreux de Vauvert expédient la recette à la Grande Chartreuse, où les moines apothicaires s’essaieront à la développer avec leurs alambics. Il faut attendre 1764 pour que la chartreuse verte soit mise au point. Réputée pour ses vertus curatives, elle est vendue sur les marchés de Grenoble et de Chambéry. Puis vinrent la Révolution, les guerres et l’exil en 1793. Revenus dans leur monastère en 1816, les moines reprennent la production de l’élixir.
En 1840 est mise au point la chartreuse jaune, moins alcoolisée et plus sucrée et qui dispose ainsi d’une plus grande capacité de vieillissement. Une chartreuse blanche sera un temps produite, avant d’être abandonnée. La République reprenant la guerre religieuse dans les années 1900, les chartreux sont expulsés par la force en 1903 sous les ordres d’Émile Combes. Ils se réfugient en Espagne, à Tarragone, où ils reprennent la production de leur liqueur. De retour en France en plusieurs fois, 1929 et 1940, la production de la boisson est de nouveau installée à proximité de la Grande Chartreuse.
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Le goût du mythe. L’histoire, la légende, l’imagerie publicitaire contribuent tout autant au goût de cette boisson que la distillation secrète des 130 plantes. Bien que voués au grand silence, les chartreux ont su vendre leur produit, développant une communication originale, investissant très tôt dans la publicité, les affiches et les murs peints le long des routes. Ils ont combattu les contrefaçons, multipliées les procès pour préserver l’authenticité de leur nom et de leur marque. Reconnaissable à sa bouteille, son étiquette et son sceau cartusien, la chartreuse se vend aujourd’hui dans le monde entier.
Le futur Édouard VIII, alors prince de Galles, l’importa en Angleterre, les colons prirent avec eux des bouteilles de chartreuse sur les bords du Mékong et du Congo, les pâtissiers inventèrent des recettes et les barmen imaginèrent toutes sortes de cocktails. Ce sont aujourd’hui plus d’1,5 million de bouteilles qui sont produites chaque année dans l’usine de Voiron. Si les moines ont délégué une partie de la production, ils contrôlent encore les principales étapes du processus et gardent les secrets de la recette. Les collectionneurs recherchent les vieux flacons, ceux de l’époque Tarragone et ceux du début du XXe siècle, pour admirer l’évolution de la robe et des arômes. Boire une chartreuse, c’est opérer une dégustation de l’histoire et de la culture.

Michel Steinmetz
Glénat
192p. – 25 €





