Parmi les intellectuels conservateurs d’outre-Atlantique, Sohrab Ahmari est sans doute l’un des plus atypiques. Né à Téhéran en 1985, il émigre adolescent, aux États-Unis. Communiste dans sa jeunesse, il se lance dans une brillante carrière journalistique et collabore un temps au Wall Street Journal.
À l’issue d’un chemin qu’il raconte dans son autobiographie, From Fire, By Water, il se convertit au catholicisme en 2016, et se fait l’un des critiques les plus acerbes du consensus libéral régnant au sein de l’establishment républicain. En 2019, un débat houleux, très suivi, l’oppose au chef de file de ce courant, le policé David French. L’argument est le suivant : face à l’hégémonie culturelle de la gauche woke, les conservateurs doivent-ils se contenter de revendiquer la liberté d’expression pour tous dans le cadre libéral, ou mettre en place une stratégie plus assertive visant à établir une société du bien commun ?
Lire aussi : [Essais] Les derniers païens : pas de vie sans puissance
Partisan de la seconde branche de l’alternative, Ahmari devient, avec d’autres penseurs comme Patrick Deneen et Adrian Vermeule, un des chefs de file du courant dit « intégraliste », en référence au courant théologique du même nom qui s’opposa au libéralisme, dans l’Église catholique du XIXe siècle. Appelant à « relever les barrières perdues » et à se rapprocher des national-populistes européens, il fustige le libéralisme classique pour son pouvoir dissolvant, et lui oppose dans son dernier livre, The Unbroken thread, les bienfaits de la tradition, en particulier catholique.
Véritable manifeste d’un conservatisme post-libéral, l’ouvrage témoigne de l’évolution des lignes de force au sein de la droite américaine, corroborée par l’émergence de jeunes républicains prometteurs comme Josh Hawley et JD Vance, très critiques de l’orthodoxie libérale reaganienne. Cette intéressante posture, pour l’instant marginale, parviendra-t-elle à résonner durablement ? Le lancement récent par Ahmari, avec le catholique Matthew Schmitz et le marxiste Edwin Aponte, du magazine Compact, rassemblant des plumes aussi prestigieuses que Christopher Caldwell et Slavoj Žižek, le laisse espérer.





