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LA SCIENCE-FICTION A-T-ELLE UN FUTUR ?

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Publié le

17 décembre 2018

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Culture-Totall Recall

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Si la science-fiction imaginative et dissidente des années 70 était réservée à des adorateurs marginaux, les geeks, depuis, ont pris le pouvoir, et la voici aujourd’hui exploitée comme n’importe quelle culture de masse. Mais a-t-elle encore quelque chose à nous dire ? Retour sur l’histoire d’un des genres phares du XXe siècle, entre sciences dures, drogues, propagande et mysticisme.

 

On pourrait se féliciter de cette victoire des sous-cultures : à force d’endurance et de « compositisme », elles ont su s’imposer et se départir des clichés qui les ridiculisaient aux yeux des élites culturelles. Pourtant, on a aussi le droit de ne pas se sentir totalement satisfait lorsqu’une culture dissidente se voit peu à peu réduite à une nouvelle norme. La science-fiction, à cet égard, connaît un sort singulier qu’il nous paraît pertinent d’interroger. De divertissement populaire au milieu des années 50, elle est vite devenue une institution, notamment aux États-Unis, où elle a fondé une partie de l’imaginaire collectif. Quand la réalité devient toujours plus altérée par une technologie invasive, la SF doit savoir se questionner sur son avenir en tant que genre littéraire, mais aussi en tant que prisme de lecture du monde.

 

Si l’on doit déplorer quelque chose, lorsqu’on porte un regard sur l’évolution récente de la littérature de science-fiction, c’est sans doute sa frilosité politique. Les auteurs contemporains semblent par défaut appartenir à une gauche molle vaguement libertaire, et rester dans le sillage de la SF revendicative des années 70, plus par conformisme intellectuel qu’en raison d’un véritable choix. Pourtant si la fonction oraculaire de la littérature de SF a été si prégnante durant les décennies qui précèdent les années 80, c’est précisément parce qu’elle constituait alors une contre-culture qui s’élevait contre la doxa et l’establishment.

 

Un imaginaire de droite

 

Rappelons d’abord que la littérature de l’imaginaire, en particulier anglo-saxonne, est née dans une culture fortement conservatrice : Lovecraft, Tolkien, Edgar Rice Burroughs, Robert Howard et Lord Dunsany n’étaient pas spécialement réputés pour leurs idées progressistes. Il faut croire que le recours à l’imaginaire et au sense of wonder, nécessitait, pour se déployer, un solide socle traditionaliste.

L’histoire scientifique des États-Unis, ce pays éprouvette à tous points de vue, a été irriguée de manière décisive par l’imaginaire.

C’est au début des années 50, dans le prolongement des serial d’anticipation qui relayaient la peur du nucléaire et les instances mortifères de la guerre froide, que la SF se dote brutalement d’une crédibilité avec l’arrivée des grands auteurs de l’âge d’or, pour la plupart venus des sciences dures : Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, Robert Heinlein et A.E. Van Vogt. Ceux-ci élaborent une science-fiction adulte, imprégnée de principes philosophiques ardus (voir le foudroyant monde « non-aristotélicien » inventé par Van Vogt) et développent des prospectives scientifiques crédibles, voir programmatiques. La « psychohistoire », terme inventé par Asimov dans Fondation, reste à créer, mais on sait déjà que l’avènement des ordinateurs quantiques et des briques d’Intelligence Artificielle permettra à terme de la réaliser.

 

La SF en renfort de la guerre des étoiles

 

L’histoire scientifique des États-Unis, ce pays éprouvette à tous points de vue, a été irriguée de manière décisive par l’imaginaire. Rappelons que le gouvernement Kennedy fit appel à un pool d’auteurs SF pour élaborer son programme spatial – autant pour tirer parti de leurs connaissances scientifiques que pour s’assurer un éclat dans la légende des siècles. Bien avant les accords d’entraide passés entre Hollywood et l’armée, l’État américain a pris soin d’environner de mythes son épopée spatio-scientifique, afin de lui offrir une véritable adhésion populaire. Autant dire qu’à cette époque, il fallait se lever tôt pour trouver un écrivain de SF qui ne soit pas foncièrement conservateur et farouchement républicain.

 

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La situation était identique de l’autre côté du Rideau de fer puisque la propagande soviétique rallia pour les mêmes raisons la crème des écrivains russes de science-fiction, frères Strougatski en tête. On sait que le Solaris de Tarkovski était une commande d’État destinée à rivaliser avec le 2001 de Stanley Kubrick. Il est d’ailleurs amusant de constater comment Tarkovski, alors, opposa au panégyrique technique de Kubrick une rêverie quasi-traditionaliste sur le besoin d’un retour à la Terre, et cela sans jamais faire référence au génie scientifique de l’URSS…

 

Scientistes et francs-tireurs

 

Voilà donc la SF des années 50 et 60 : une arme de propagande, mais aussi un formidable terrain d’expérimentation qui passe par la création de mythes modernes solubles dans le capitalisme et le communisme. Les auteurs de SF sont alors soit de pieux conservateurs scientistes qui ont parfaitement conscience de participer à la création d’un mythe étatique, soit des francs-tireurs au passé trouble : parmi eux il faudrait citer Jack Vance, sorte d’aventurier syncrétique qui ferait passer Hemingway pour un aimable pantouflard, mais surtout Cordwainer Smith, dont le pharaonique Seigneurs de l’Instrumentalité se paye la gageure de vouloir écrire l’histoire du futur sur plus de 14 000 ans.

 

Visions tour à tour glaçantes, oniriques, surréalistes, délirant sur des concepts de hard science qu’il détourne et accorde au vibrato de sa langue précieuse, l’œuvre de Smith est à peu près semblable à la vie de cet homme qui fut agent secret, diplomate et consultant en guerre psychologique (sic). Rappelons que le fondateur de la Scientologie, L. Ron Hubbard, s’est également fendu d’un space opera et la boucle est bouclée : la SF a créé les archétypes du monde dans lequel nous vivons.

 

Drogués et prophètes

 

Il faudra attendre la fin des années 70, l’angoisse suscitée par l’escalade nucléaire de la baie des Cochons ainsi que l’avènement des drogues psychédéliques pour voir émerger une nouvelle science-fiction, d’orientation progressiste et délivrée de tout dogme étatique. Les mythes qu’elle forgera à son tour relèvent du « socialisme spirite » diagnostiqué par Philippe Muray. Aux aventures spatiales et aux découvertes succèdent des univers plus intériorisés, ou des sagas ambiguës, comme le célèbre Dune de Franck Herbert, qui oscille constamment entre messianisme et écologisme velléitaire. La drogue se répand sur les campus et, par l’entremise d’un écrivain comme Timothy Leary, elle s’apparente à un nouveau moyen de conquête, comme si, aux abîmes galactiques, il fallait désormais préférer ceux de l’esprit intoxiqué.

Peut-on lui donner tort, lorsqu’on observe cette humanité qui se mire et s’espionne à travers les réseaux sociaux, lorsqu’on constate l’établissement d’une dictature parfaite exercée sur tous par chacun.

Cette décennie sera celle où l’immense génie de Philip K. Dick sera le plus florissant. Venu comme ses pairs du pulp, Dick se différencie très tôt par un marxisme belliqueux, une paranoïa quasi-pathologique et surtout un mysticisme qui le conduisit sur la fin à rédiger près de 4 000 pages de spéculations néo-gnostiques littéralement sidérantes. À partir de Dick, la SF, davantage qu’un simple sous-genre littéraire ou même qu’une machine productrice de mythes, devient une expérience intellectuelle terrible, capable, même, de parasiter la réalité. « J’ai l’impression cauchemardesque, dira-t-il dans son auto-exégèse, que mon imaginaire s’est mis à infuser le monde, que notre présent n’est désormais que la parodie grimaçante de mes propres écrits ». Peut-on lui donner tort, lorsqu’on observe cette humanité qui se mire et s’espionne à travers les réseaux sociaux, lorsqu’on constate l’établissement d’une dictature parfaite exercée sur tous par chacun, telle qu’il n’a cessé de la cauchemarder dans ses plus grands chefs d’œuvres, Substance Mort en tête ?

 

Mort folklorique ou résurrection politique

 

La SF passe donc d’un rôle politique à un rôle eschatologique. Sauf qu’après Dick, il est presque devenu impossible d’en écrire sans en livrer une parodie. C’est pourquoi la plupart des auteurs se réfugient soit dans un rôle caricatural de pythie (l’ensemble de la littérature cyberpunk) soit dans une prospective idéaliste tout à fait déconnectée du réel (la new wave souvent compassée). Durant les années 80, quand Métal Hurlant s’affiche dans les kiosques, la qualité et l’aspect sexy des productions ne servent finalement qu’à maquiller la déshérence.

 

Lire aussi : L’éditorial de Romaric Sangars : Hausse des prix

 

Peu à peu, la science-fiction a irrigué l’environnement culturel, et elle ne s’affirme plus qu’en jouant de ses oripeaux les plus ostentatoires. Mais ce genre n’est-il pas devenu, au fond, la condition même de toute littérature s’attaquant au réel ? Peu d’écrivains ont tenté de lui redonner ses lettres de noblesse après les parousies engendrées par Philip K. Dick. On pourrait en citer deux, qui travaillent de concert dans les années 90 tout en effectuant un cheminement inverse : l’athée cynique Houellebecq, qui maquille ses inspirations SF en littérature « blanche », afin de livrer des page turners faisant malgré tout la part belle à une prospective distanciée mais implacable ; et Maurice Dantec, mystique thomiste et frondeur qui tenta de réaliser le Grand Œuvre au sein de ses romans-athanors. On assiste dans les deux cas à un retour du politique dans la SF, peut-être le seul moyen pour elle d’échapper au folklore et de réveiller son avenir.

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