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Au moment où de nouvelles plateformes se lancent pour concurrencer Netflix, et après deux mois qui semblèrent consacrer la série consommée en flux tendu comme genre triomphant au milieu du désert culturel, il était temps pour L’Incorrect de se pencher sur cette grande question.
La série s’annonce-t-elle comme la forme artistique du XXIe siècle ? Est-elle en train de tuer le cinéma, qui fut au XXe siècle ce que le roman fut au XIXe et le théâtre au XVIIIe ? Remarquons déjà qu’en matière de format artistique, la série représente plutôt un retour à la diversité et la prolifération originelles de la narration qu’à une rupture inédite. En effet, qu’il s’agisse de l’anthologie de contes divers selon une perspective cohérente ou de l’infinie ramification des histoires, cette extrême plasticité narrative est bien celle d’Hésiode et d’Homère, des romans de la Table Ronde, de Balzac ou de Maupassant. On peut juger cette reviviscence salutaire, qui rompt avec le petit format sclérosé du film familial d’une heure trente qui s’imposa dans la seconde moitié du XXe siècle. On peut aussi s’inquiéter de la consommation compulsive, invasive, zombificatrice qu’induit le genre représenté par The Walking Dead. Voilà en tout cas un beau sujet de réflexion et qui promet de nombreux autres épisodes à venir.
Un dossier préparé par Romaric Sangars, Alexandra Do Nascimento, Arthur de Watrigant, Gabriel Robin, Marc Obregon et Jacques de Guillebon
NON. NETFLIX NE VIDE PAS LES SALLES OBSCURES
Si le mode de consommation a changé avec l’avènement du numérique et des SVOD (plateformes de vidéo par abonnement) comme Netflix, la fréquentation des salles de cinéma n’en a pas subi les conséquences. En France, elle est même en croissance depuis 2000 : 165,8 millions d’entrées en 2000 contre 213,3 millions en 2019. Une réalité d’autant plus surprenante que l’année 2000 marque le début de la révolution des séries, avec notamment la découverte des Sopranos et de 24 heures chrono. Les Cahiers du Cinéma, magazine de référence du 7e art, leur consacre des numéros spéciaux, les chaînes de télévision leur ouvrent leur prime-time et même Canal+, partenaire historique du cinéma et premier diffuseur des films de salles à la télévision, consacre son lundi soir à une création originale de série et son jeudi soir à une série américaine. D’un point de vue mondial, d’après le cabinet spécialisé Comscore, le box-office 2019 a enregistré des recetes records avec 42,5 milliards de dollars dont plus de 31 milliards en dehors de États-Unis (la Chine, le Japon, la Corée du Sud, la France, l’Allemagne, la Russie, le Mexique, l’Espagne, le Brésil et l’Italie).
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OUI ET NON. DES AUDIENCES SIMILAIRES
En France, l’année 2019 a été fructueuse pour la série sur les chaînes gratuites, avec Capitaine Marleau et Le Bazar de la charité en tête des audiences de fiction. En 2019, 18 millions de français ont utilisé au moins une SVOD (plateforme de vidéo par abonnement). La montée en puissance de Netflix, d’Amazon Prime et l’arrivée en fin d’année d’Apple TV risque d’accroître ce chiffre en 2020. Regardée par neuf utilisateurs sur dix, la fiction arrive en tête des contenus préférés avec une légère avance pour la série (89%) sur le cinéma (87%). Si Amazon Prime refuse de communiquer, Netflix dévoile le détail de ses chiffres: sur leur audience mondiale, le film reste devant la série. En 2019, le film Bird Box, lancé dans la roue du phénomène Sans Un Bruit, arrive en tête avec 80 millions de spectateurs suivi par Murder Mystery (73 millions). En troisième position, la série Stranger Things a réuni 64 millions de spectateurs. Parmi les cinq premiers, quatre films et une série. La Casa de Papel n’arrivant qu’en sixième position.
OUI. LA SÉRIE EST DEVENUE UN NOUVEAU LABORATOIRE DE CRÉATION
« It’s not TV, it’s HBO », affirmait la chaîne américaine payante. Avec OZ, Te Wire ou Les Sopranos, HBO rompt, dès la fin des années 90, avec la série familiale gentillette des chaînes gratuites (à l’exception des saisons 1 et 2 de Twin Peaks sur ABC). Transgressives, les nouvelles séries s’affranchissent des codes, n’esquivent ni la noirceur, ni la violence, se permettent même de parler cul, osent les anti-héros et le sulfureux. L’écriture est brillante, la mise en scène et l’interprétation n’ont rien à envier au cinéma, et les séries s’aventurent dans tous les genres. Les autres chaînes payantes emboîtent le pas, AMC sort Mad Men et Breaking Bad, Showtime crée Dexter et FX produit The Shield et Sons of Anarchy. En Europe, le virage s’opère à la fin des années 2000.
Le blockbuster bouffe tout, le budget comme la corbeille. L’audace est laissée de côté au profit des franchises comme Avengers, Pirates des Caraïbes ou Fast and Furious. Les majors réinvestissent massivement dans les suites, les spin-off (Joker) et les préquelles (Star Wars) aux dépens des créations originales.
OUI ET NON. LA SÉRIE MULTIPLIE LES TRANSFUGES
« Il y a peu de possibilités de réaliser autre chose que des films de destruction et à grand spectacle », déclarait David Fincher. « Les gens (re)découvrent la télévision, car c’est là où se trouvent tous les personnages les plus intéressants. Ce sont des personnages qui déclarent agir d’une certaine manière mais qui au fil du temps évoluent dans une autre direction », ajoutait le réalisateur de Seven, Fight Club et Gone Girl qui offrit à la série House Of Cards (2013) et Mindhunter (2017). Martin Scorsese a produit et en partie réalisé Boardwalk Empire (2010) et Vinyl (2016), Steven Soderbergh s’est lancé dans The Knick (2014) et Mosaic (2018), Ridley Scott et Steven Spielberg furent respectivement producteurs de The Man in the High Castle (2015) et de Band of Brothers (2010), sans oublier le grand Paolo Sorrentino et son flamboyant Young Pope (2016). Côté acteurs, la liste est bien plus longue : Dustin Hoffman, Anthony Hopkins, James Franco, Jude Law, Tom Hardy, Nicole Kidman, Mathieu Kassovitz, ou encore Dwayne Johnson ont tous choisi de rayonner dans ce format.
OUI. LE CINÉMA S’EST VAUTRÉ DANS LA FRANCHISE
Côté cinéma, si les recettes ne faiblissent pas, la création patine. Le blockbuster bouffe tout, le budget comme la corbeille. L’audace est laissée de côté au profit des franchises comme Avengers, Pirates des Caraïbes ou Fast and Furious. Les majors réinvestissent massivement dans les suites, les spin-off (Joker) et les préquelles (Star Wars) aux dépens des créations originales. En 2015, quatre films dépassent le milliard de recettes : Star Wars, Jurassic World, Avengers: L’Ère d’Ultron et Fast and Furious 7. De 2000 en 2009, la production américaine dépasse les 500 séries en 2017, un chiffre record qui sera battu en 2020. Les budgets augmentent aussi. La dernière saison de Game of Thrones atteint 15 millions l’épisode, quand les premiers en coûtaient six. Un budget final de 590 millions, important mais encore bien loin des 1,12 milliard des Avengers.
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