C’était le 7 mars: dans une vidéo diffusée sur sa page Facebook, l’activiste béninois et porte-parole de l’ONG « Urgences panafricanistes » l’angoissant Kémi Séba signalait sa présence sur la Place rouge. La raison de cette visite inopinée ? Une conférence à l’Institut des relations internationales de Moscou deux jours plus tard sur le thème : « Quel rôle jouera l’Afrique dans la guerre des mondes? » Tout un programme ! Outre cette intervention, ce voyage a également été le pré- texte à une rencontre avec le vice-ministre des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov.
Pour qui connaît le parcours idéologique de Kémi Séba, ce rapprochement avec le Kremlin n’a rien de surprenant. Déjà en 2017, il avait été reçu à Moscou par l’idéologue de l’eurasisme Alexandre Douguine. Deux ans plus tard, en 2019, il intervenait à Sotchi à l’occasion d’un sommet Russie-Afrique. Entretemps, l’activiste s’est rapproché du tristement célèbre Evgueni Prigojine qu’il a rencontré à plusieurs reprises en Russie, au Soudan et en Libye, ce der- nier lui ayant proposé une « aide logistique » en échange de sa participation active à des actions de « french bashing » en Afrique. C’est ainsi qu’en 2018 Kemi Seba s’était rendu à Madagascar, vraisemblablement à l’invitation de Wagner, pour participer à la conférence « Les îles de l’espoir » et s’afficher le lendemain au premier rang d’une manifestation devant l’ambassade de France à Antananarivo.
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Le militant béninois n’est pas la seule personnalité africaine à avoir été approchée par les réseaux Wagner: la suisso-camerounaise Nathalie Yamb, qui se surnomme elle-même la « dame de Sotchi » en raison de sa participation au sommet Russie-Afrique, est un autre personnage-clé de la stratégie russe en Afrique. Connue pour ses déclarations anti-françaises tonitruantes, elle participe notamment au réseau AFRIC (Association for Free Research and International Cooperation), qui n’est autre qu’un organe d’influence créé par Evgueni Prigojine.
Au Mali, Wagner s’est aussi trouvé un allié de choix en la personne d’Adama Ben Diarra dit « Ben le cerveau », qui l’a aidé à tisser sa toile plus facilement et à précipiter le départ de l’armée française. Cet activiste membre du Conseil National de Transition (CNT) est devenu une figure de la mobilisation contre la présence française au Mali et le leader du mouvement Yerewolo qui milite pour une coopération militaire avec Moscou. En septembre dernier, il avait même déclaré sous les acclamations de milliers de manifestants que les mercenaires de Wagner pourraient mettre fin au conflit en six mois, ce qui prête volontiers à sourire.
Si les Russes sont parvenus à renouer des liens avec l’Afrique avec autant de facilité, c’est aussi parce que la Russie n’a jamais été une puissance coloniale
Evgueni Prigojine est rompu à l’exercice de la désinformation, il n’est pas seulement le financier de Wagner mais aussi le propriétaire de l’Internet Research Agency (I0), une organisation considérée comme la plus grande « ferme à trolls » du monde. Pour distiller sa propagande en Afrique, Moscou peut aussi compter sur un réseau de médias qui portent sa voix. C’est le cas de la chaîne camerounaise Afrique Media TV dont le promoteur, Justin B. Tagouh, a obtenu un financement du Kremlin en tirant profit des relations de son ami Luc Michel, un ancien néo-nazi belge de la FANE devenu partisan du panafricanisme. En Centrafrique, la stratégie d’influence russe a émergé en 2017, date à laquelle Bangui et Moscou ont signé des accords de défense. Depuis son arrivée en RCA, Wagner multiplie les actions de propagande en finançant une radio, Lengo Songo, et un hebdomadaire gratuit, La Feuille volante du président, par l’intermédiaire de Lobaye Invest, une société minière dirigée par un proche d’Evgueni Priogojine. Le « soft power » russe vise aussi la jeunesse en imprimant des manuels scolaires ou en produisant un dessin animé visible sur YouTube qui raconte l’histoire d’un ours russe venu sauver les animaux de la savane contre des hordes d’hyènes. Si les Russes sont parvenus à renouer des liens avec l’Afrique avec autant de facilité, c’est aussi parce que la Russie n’a jamais été une puissance coloniale. Héritage de la guerre froide, elle bénéficie d’une image plus clémente et peut ainsi s’ingérer dans les affaires des États sans susciter la méfiance. Cela explique aussi en partie pourquoi, sur les trente-quatre pays qui se sont abstenus de voter à l’ONU en faveur du retrait des troupes russes d’Ukraine le 2 mars, seize étaient des pays africains.





