Le rôle historique de la table et des repas est d’être un lieu de communion. Quelles que soient les positions politiques et religieuses, les Français pouvaient se retrouver autour d’elle, mettre de côté leurs opinions et manifester leur appartenance à un même peuple et à une même histoire. Le vin, les plats régionaux, le grand restaurant ou le troquet abolissent les particularismes et les différences pour unir autour de quelque chose de plus grand, que l’on nomme culture, partage, et fraternité. C’est aussi autour d’un repas que l’on peut signer des contrats, que l’on organise une rencontre amoureuse, que l’on soude des familles. Or ce rôle de pacificateur et d’unificateur de la table est en train de disparaître sous l’effet des nouvelles religions alimentaires. L’alimentation, qui était autrefois un facteur de paix, devient de plus en plus un facteur de guerre. Régimes sans gluten, végétariens de stricte observance, sojatologues certifiés, bannisseurs de la barbaque et du carné, abstèmes prosélytes, dératiseurs du gras, défenseurs des goujons et des sardines, théoriciens du halal, il devient de plus en plus difficile de faire un repas sans s’attirer les foudres de quelques écoles de pensée ou religions alimentaires réincarnées.
Lire aussi : Quand la viande rend tout le monde un peu chèvre
Que certaines personnes aient des allergies alimentaires qui les empêchent de consommer certains aliments a toujours existé ; pour elles, certains régimes s’imposent pour la sauvegarde de leur santé. Mais nous avons aujourd’hui basculé dans une vision qui dépasse la simple question de la diète alimentaire et qui relève de la religion primitive et du retour au paganisme. Toutes les religions sont marquées par des interdits alimentaires qui imposent à leurs fidèles un suivi strict et non négociable. Seul le christianisme est exempt de cela, depuis que Pierre a vu en songe un homme mangeant de toutes les espèces animales. Bêtes à cornes et à ongles, poissons des eaux douces et salées, viandes blanches et viandes rouges, sang cuit façon boudin ou cru façon tartare, lait fermenté ou frais, oiseaux du ciel et insectes rampants, légumes verts et fleurs bleues, alcool de raisin et de houblon, dans le christianisme tout peut se consommer et se boire, avec pour seuls critères la tempérance et la mesure, c’est-à-dire le libre-arbitre et la liberté humaine.
Dans le christianisme tout peut se consommer et se boire, avec pour seuls critères la tempérance et la mesure
Or il n’est aujourd’hui plus possible de faire un repas de groupe sans subir les sermons d’un converti de quelques sectes alimentaires se sentant convaincues de devoir imposer ses normes aux autres commensaux. Difficile pour un chef restaurant de multiplier les plats qui pourront convenir à tous et qui ne seront pas des occasions de guerres fratricides. La table n’est plus le lieu du dépôt des armes et de la paix des braves, mais celui des nouvelles querelles modernes. Cela se concrétise par l’apparition de restaurants dévolus à tel culte précis de la table, chacun visant une communauté spécifique. Si ce lieu de communion et de pacification que fut toujours la table s’effiloche, sur quelle base commune un peuple pourra-t-il vivre la fraternité ?





