Il y a cinquante millions d’années dans le bassin d’Aquitaine, éléphants, panthères et rhinocéros déambulaient parmi leurs congénères. Le climat était tropical, la végétation luxuriante. Un vaste marécage issu des va-et-vient de la mer recouvrait la région. Alors au fond des lacs, de très fins calcaires se compactèrent, et sont recouverts par de fines couches d’argiles : ces alternances d’argile et de calcaire sont appelées « molasses ». À la fin de l’Oligocène, il y a 35 millions d’années, les molasses sont recouvertes par la mer, et les sédiments marins créent le grand plateau de calcaire du Libournais. Progressivement, les fleuves qui prennent leur source dans le massif central (la Dordogne, l’Isle) entaillent le plateau calcaire. Sur les versants des coteaux, l’érosion ramène à la surface les « molasses ». Il y a 2 millions d’années, les fleuves arrachent au Massif central des galets et des sables.
Cette géologie complexe donne au Libournais une grande variété de terroirs : calcaire, argilo-calcaire, sablo-argileux.
Cette géologie complexe donne au Libournais une grande variété de terroirs: calcaire, argilo-calcaire, sablo-argileux. Au centre de la région, le plateau calcaire de Saint-Émilion culmine à 90 mètres. À l’ouest sur les versants du plateau se situent Fronsac et son terroir argilo-calcaire. Au nord-ouest l’appellation Pomerol où l’on trouve un sol sablo-argileux.
Les sols en calcaire ou en argile sont des sols pauvres qui conviennent parfaitement à la culture de la vigne, qui est une liane ayant tendance à pousser à l’infini, en négligeant ses fruits. Pour obtenir des beaux fruits, il faut la placer sur des sols pauvres qui ne lui offriront pas de grandes réserves d’eau.
Hervé Laviale était journaliste de cinéma pour la station RTL. En 2000, il décide avec sa femme Griet d’acheter le château de Lussac, une propriété de 30 hectares de Saint-Émilion. « Avant de devenir propriétaire de vignes, je ne buvais pas une goutte de vin, s’amuse-t-il. J’ai dû tout apprendre du métier : la viticulture, la vinification, le marketing et la vente ». Aujourd’hui il dirige une cinquantaine d’employés. « Nous cherchions avec ma femme autant un lieu de vie qu’un outil de travail. Les propriétés de la rive droite ont toujours été plus abordables, car cette rive est demeurée familiale et artisanale. Une caractéristique qui remonte à l’immigrationcorrézienne du XIX siècle. Quittant les terrains arides du plateau de Millevaches, de nombreuses familles suivirent le cours de la Dordogne pour s’installer dans le Libournais, d’où le caractère familial. La taille moyenne des propriétés est modeste, ce qui n’empêche pas le prestige. À Pomerol, château Petrus n’excède pas les douze hectares ».
Au sud de Lussac, le château Franc Mayne est une belle propriété entourée de sept hectares de vignes. Une petite surface mais classée grand cru Saint-Émilion. Il existe dans le Bordelais deux types de classement. Celui de 1855 qui fut créé sous l’impulsion de Napoléon III pour l’exposition universelle: figé depuis lors, il ne couvre que les propriétés de la rive gauche (Médoc et Sauternes). Il faut attendre 1955 pour que le premier classement des vins de la rive droite apparaisse. Contrairement au premier, ce classement est renouvelé tous les 10 ans. « Nous nous préparons pour celui de 2022, dit Pierre Arnald, directeur du château Franc Mayne. La note finale dépend pour moitié de la dégustation. Les autres critères sont la qualité du terroir, l’œnotourisme et la communication. Pour être grand cru classé, il faut obtenir 14 de moyenne. Les Anglo-Saxons attachent beaucoup d’importance au classement ».
Depuis quinze ans, le Libournais comme l’ensemble du Bordelais connaît un développement spectaculaire de l’œnotourisme
Chaque année le château reçoit 10000 visiteurs. Une tendance qui s’est accélérée avec le virus : « Au lieu d’aller en Thaïlande, les Français découvrent la France, constate Pierre Arnald. Contrairement aux étrangers qui repartent en avion, les Français viennent en voiture et remplissent les coffres de leurs voitures ».
Depuis quinze ans, le Libournais comme l’ensemble du Bordelais connaît un développement spectaculaire de l’œnotourisme. « Il faut créer une proximité avec notre clientèle. L’expérience avant la possession », dit Stéphanie Barousse, directrice du Château de la Dauphine. Cette propriété située à Fronsac doit son nom à la mère de Louis XVI, Marie-Josèphe de Saxe. En 1750, la Dauphine de France séjourne au château. Les vins de Fronsac connaissent alors un grand succès auprès de la noblesse, et deviennent les plus chers du pays. « Depuis les années 50, l’appellation Fronsac périclite, analyse Stéphanie Barousse. Beaucoup de propriétaires sont restés sur leurs acquis. Saint-Émilion et Pomerol ont pris l’ascendant. Nous remontons aujourd’hui la pente. L’arrivée de nouveaux investisseurs qui ne proviennent pas de l’univers du vin dynamise les équipes ».
Sur la rive droite de la Garonne, la créativité doit constituer un remède à la mauvaise réputation. Depuis une décennie, les vins de Bordeaux sont boudés par les consommateurs et les jeunes sommeliers qui les jugent trop semblables et trop chers. Ce désamour s’appelle le « Bordeaux bashing ».
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Jean-Luc Thunevin n’a jamais fait comme tout le monde : « Je suis un des seuls vignerons ayant fait fortune en partant de rien ». Ce pied noir de 70 ans, volubile et énergique, débute dans la vie comme employé de banque. « Enfant, je me rêvais en aventurier au Canada ou en Amérique Latine. Au bout de 13 ans j’ai quitté la banque et j’ai créé le premier bar à vin à Saint-Émilion. En une semaine, nous étions le lieu branché du coin ».
En 1987, Jean-Luc Thunevin achète des bouts de jardin et fait pousser de la vigne. Sans château ni propriété, il décide de faire le meilleur vin du monde. Rapidement il est repéré par la star des critiques, l’américain Robert Parker qui qualifie sa production de « vin de garage ». Cette appellation n’a rien à voir avec l’huile de vidange. Parker fait référence aux entrepreneurs intrépides de la Silicon Valley (Apple, Google, eBay) qui ont commencé par concevoir leurs produits dans leurs garages. Pour Robert Parker, Jean-Luc Thunevin est l’outsider qui réveille le bordeaux. « J’ai commencé par faire du vin chez moi. Aujourd’hui mes bouteilles Château de Valandraud se vendent autour de 200-300 euros. J’ai un patrimoine immobilier de 50 millions d’euros ». La dernière création de Jean-Luc Thunevin s’appelle « Bad Boy ». L’étiquette arbore un mouton noir accoudé à une pancarte « garage ». Une promesse d’ivresse délicieuse vers un lieu où éléphants, rhinocéros et panthères poursuivent leurs chemins parmi les herbes folles.





