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La trahison itinérante

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Publié le

10 décembre 2018

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Beinhaus von Douaumont

Politologue et professeur à l’université de Caen, Christophe Boutin revient sur la semaine mémorielle d’Emmanuel Macron qui a précédé les commémorations du 11-Novembre. Il y voit une manipulation de l’histoire qui vise à délégitimer les régimes du groupe de Visegrad qui ne partagent pas ses ambitions européistes.

 

La semaine « d’itinérance mémorielle » d’Emmanuel Macron, qui le mena du 4 au 11 novembre de Strasbourg à Paris, en passant par 14 haltes symboliques, avait d’autres buts plus que mémoriels. Il fallait renouer les liens avec les Français alors que le Chef de l’État était au plus bas dans les sondages ; et renouer encore le dialogue avec les collectivités locales, en affirmant une solidarité avec des régions économiquement sinistrées. Autant d’éléments qu’il faut ici écarter, mais qui ont parasité la séquence, avec notamment ces interpellations directes largement relayées et auxquelles, reconnaissons-le, le Président a su répondre sans jamais se départir de son flegme.

 

Sur le seul plan mémoriel ensuite, le maître des horloges voulait faire de cette errance programmée un véritable cours à l’usage de la France et du monde – Joseph de Maistre avait relevé déjà ce caractère volontiers prosélyte des Français. L’idée était somme toute assez simple. Présenter tout au long de la semaine une approche exclusivement doloriste du conflit, avec ses cortèges de morts et de souffrances, ses soldats et civils remplissant les cimetières, ses villages disparus et ses villes meurtries, tous victimes de la barbarie nationaliste. Évoquer ensuite le retour de ce spectre odieux qui menace à nouveau la paix mondiale. Conclure enfin sur la nécessité de s’en remettre aux instances internationales gardiennes des « droits humains » (ONU) et d’aller plus avant dans l’Union européenne.

 

Effacer la victoire

 

Pour cela, on comprend qu’il fallait extirper de ce qui aurait dû être la commémoration de la victoire de nos armées : et la victoire, et les armées. Ces dernières fournirent quelques piquets d’honneur aux haltes présidentielles pour se laisser, ensuite mettre de côté aux Invalides, et l’inutile polémique sur la célébration ou non de la mémoire du soldat de Verdun ajouta à leur disgrâce. L’Allemagne, s’estimant « humiliée » par le défilé de 1918, et ayant expressément demandé que l’on évite une telle cérémonie, on préféra les habituelles images du « couple » franco-allemand se tenant par la main, quand « Mutti », comme d’autres chanceliers avant elle, s’en vint au wagon de Rethondes. Cela tombait bien, car il fallait aussi écarter le terme même de « victoire », seule la réconciliation en ayant été une.

Pas de victoire donc, pas d’armée, pas même de peuple français, mais ces millions de combattants n’auraient-ils été que manipulés par les forces du mal nationalistes ?

Cette union sacrée des morts dans une indifférenciation généralisée typique des sociétés progressistes connut cependant l’exception devenue habituelle, sorte de tic devenu TOC des communicants. Comme si l’on craignait en effet l’identité de cette France de 1918 que révèle de manière trop évidente les noms qui se suivent sur les monuments aux morts de chaque village, les combattants africains, dont personne ne nie le courage, eurent droit à une commémoration à part, et certains crurent bon de rappeler que l’on trouvait davantage Mohammed que Martin parmi les prénoms des morts…

 

Patriotisme ou nationalisme ?

 

Pas de victoire donc, pas d’armée, pas même de peuple français, mais ces millions de combattants n’auraient-ils été que manipulés par les forces du mal nationalistes ? Il fallait quand même trouver une justification à cet héroïsme que l’on n’osait nommer, mais qui sourdait de la terre mille fois retournée des champs de bataille et s’exhalait comme un cri des ossuaires que l’on visitait. Ne pouvant refaire le coup de la « guerre du droit » et du combat pour les valeurs, puisqu’il fallait inclure les « Boches » d’alors, Emmanuel Macron crut, dans son discours du 11 novembre, avoir trouvé la solution en distinguant « ce qu’il y avait de pureté, d’idéal dans le patriotisme de nos aînés », du nationalisme honni.

 

« Le patriotisme – déclara ainsi le Président de la start-up nation France devant la tombe d’un soldat inconnu qui devait se retourner à chaque mot – est l’exact contraire du nationalisme. Le nationalisme en est la trahison ». Car si le nationalisme est repli, le patriotisme est valeurs, et qu’en « disant “nos intérêts d’abord et qu’importent les autres”, on gomme ce qu’une nation a de plus précieux, ce qui la fait vivre : ses valeurs morales ». La première des valeurs morales est pourtant de préserver ce qui nous a permis de devenir ce que nous sommes, pour que ceux qui viendront après nous aient, eux aussi, cette chance. Et pour préserver cet héritage tout autant matériel qu’immatériel, patriotisme et nationalisme ne sont pas opposés, mais complémentaires. « Le patriotisme – écrivait Charles Maurras – s’est toujours dit de la piété envers le sol national, la terre des ancêtres et, par extension naturelle, le territoire historique d’un peuple : la vertu qu’il désigne s’applique surtout à la défense du territoire contre l’Étranger. (…) Le nationalisme s’applique plutôt qu’à la Terre des Pères, aux Pères eux-mêmes, à leur sang et à leurs œuvres, à leur héritage moral et spirituel, plus encore que matériel. Le nationalisme est la sauvegarde due à tous ces trésors qui peuvent être menacés sans qu’une armée étrangère ait passé la frontière, sans que le territoire soit physiquement envahi. Il défend la nation contre l’Étranger de l’intérieur ».

 

Lire aussi : Jacques Bainville, prophète de malheur

 

Or les trois exemples donnés par le chef de l’État de cet « esprit de conciliation » qui devrait s’opposer à « la tentation du cynisme », l’amitié franco-allemande, l’Union européenne et l’Organisation des nations unies (ONU), sont, pour la France d’aujourd’hui, trois renoncements devant l’Étranger. Parce que le rapport avec une Allemagne sûre d’elle et dominatrice est devenu par trop déséquilibré ; parce que l’Union européenne est un technocratisme fédéral qui nie les différences entre des nations qui, seules, ont vocation à composer l’Europe ; parce que l’ONU n’est pas un lieu de conciliation mais bien de confrontation, révélateur d’une scène internationale où la France ne cesse de s’effacer, ses pitoyables mouvements de menton sur les « valeurs » ne préludant jamais qu’à de nouveaux abaissements.

 

Un pseudo-universalisme de valeurs

 

À bien y regarder, l’itinérance mémorielle de 2018 aura donc permis au Président de la République de mettre en scène un discours qui est la trahison des idéaux pour lesquels sont morts ceux qu’il consentait à évoquer. Des hommes morts avant tout pour leur terre et leurs proches, pour empêcher qu’une invasion n’en termine avec l’identité dans laquelle ils se reconnaissaient, et pour transmettre ce patrimoine à leurs enfants. Morts aussi en espérant que le rappel de leur sacrifice, ce qui veut dire de leurs combats, de leurs faits d’armes, de leur héroïsme et de leur gloire, grandisse ces enfants par la fierté que cette histoire leur inspirerait et les soude dans une nouvelle fraternité. « Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale – écrivait Ernest Renan. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple ».

 

Lire aussi : Un sacrifice inutile ?

 

Au moment où les citoyens de nombreux pays, et notamment européens, manifestent leur désir d’enracinement et de cohésion, l’itinérance mémorielle d’Emmanuel Macron n’aura finalement proposé que la dilution dans un pseudo-universalisme de valeurs, qui n’existent pourtant jamais « hors-sol », et qui cache mal une abdication devant ces nouveaux pouvoirs auquel le mythique poilu aurait opposé : « On ne passe pas ». Ce même 11 novembre 2018, un homme politique se revendiquant nationaliste « tweetait » lui : « Les patriotes américains et français de la Première Guerre Mondiale incarnent nos valeurs intemporelles : honneur et courage, force et vaillance, amour et loyauté, grâce et gloire… c’est notre devoir de préserver la civilisation pour laquelle ils se sont battus ». C’était ce Donald Trump à qui l’on entendait donner des leçons…

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