On peut retourner le problème dans tous les sens, inventer des solutions magiques, les fameux traitements pas chers et qui marchent – mais qui peinent, pour le dire d’un euphémisme, à démontrer leur efficacité – la menace immédiate qu’a représenté le Covid fut celle qu’il fit peser sur le système hospitalier. Autrement dit, on n’a pas claquemuré le pays pour sauver les obèses et les vieux, on n’a pas sacrifié une fois encore l’intérêt général à celui des boomers, on a voulu éviter que l’hôpital explose et ce faisant que tout le monde, et pas seulement les vieux, les gros et les boomers, se retrouve dans une situation compliquée.
Du reste, si la question de l’état du système hospitalier peut se poser, à présent que nous maîtrisons à peu près l’épidémie grâce à la vaccination, elle ne fut qu’une faiblesse anecdotique face au raz-de-marée que représentaient les déferlantes des première, deuxième et troisième vagues qu’aucun système hospitalier au monde n’a su encaisser sans broncher, sauf à faire déjà une sélection, un tri des malades, le départ entre ceux qui ont les moyens de se payer des soins et les autres en « temps de paix », et encore.
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Bref, ce que refusent d’assumer les tenants de la liberté, qui l’ont souvent revendiquée au nom du tragique de l’existence dès le début de l’épidémie, et invariablement tout au long de la crise que nous traversons sans jamais varier comme si rien ne changeait jamais et que tout était fixé une fois pour toutes, c’est que pour tenir cette liberté qu’ils prétendent tant chérir, il fallait faire advenir d’entrée le monde du contrôle eugéniste qu’ils disent condamner. Ce qu’ils n’ont pas manqué de faire par ailleurs.
Notamment en réclamant qu’on isole uniquement les personnes à risques, au mépris des soins que leur situation réelle conditionnait et qui fait qu’une personne polypathologique peut difficilement être retranchée de ses contacts à l’inverse d’un jeune en bonne santé par exemple. Ainsi, les thuriféraires de la « déclaration de Great Barrington », dénigrée par l’ensemble de la communauté scientifique qui recommandait cette solution magique, croyaient avoir trouvé là le moyen de retrouver une vie normale, une vie dont ils puissent profiter : il suffisait de stigmatiser une catégorie d’individu, en leur interdisant de sortir, en les privant de lien social, puisque de toutes les façons ils allaient mourir et qu’ils étaient selon eux réduits à leur vie nue et qu’à la fin ils n’étaient déjà plus rien dans l’ordre de la vie capitaliste.
« Bien sûr, tout aurait été censé se passer, selon eux, dans le dialogue et l’incitation, sans contraintes, un peu comme Macron promettait de ne jamais rendre accessible les restaurants par un passe : on peut toujours rêver… »
Outre le fait qu’on ne voit toujours pas apparaître d’effet moisson près de deux ans après le début de l’épidémie, ce qui implique que nombre d’entre les morts covid n’ont pas perdu quelques semaines mais facilement deux ans de vie, voire plus, on remarque que les mêmes qui voulaient isoler les obèses et les vieux, les boomers, qui emmerdaient tout le monde alors, trouvent anormal qu’un président de la République applique aux non-vaccinés la solution qu’ils ont été les premiers à proposer aux personnes dites à risque – autrement dit aux faibles.
Pourtant, à l’inverse d’un vieux qui ne peut redevenir jeune, un non-vacciné peut tout à fait se faire vacciner, sa condition d’exclu est donc relative et non essentielle. Bien sûr, tout aurait été censé se passer, selon eux, dans le dialogue et l’incitation, sans contraintes, un peu comme Macron promettait de ne jamais rendre accessible les restaurants par un passe : on peut toujours rêver…
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Dès lors, la ségrégation ne les dérangeait guère si elle leur permettait de se rendre au bar afin d’exister autrement que selon la vie prétendument nue de ces moribonds dont ils pensaient qu’on pouvait les sacrifier au nom de l’intérêt supérieur de leur bien-être d’individus en pleine santé, aptes à consommer et à jouir. C’est là encore, nonobstant les réalités médicales qu’ils ignoraient avec force comme s’ils se fichaient des applications concrètes de leurs solutions soit-disant politiques, les limites de leur pensée slogan qui proférait des grands concepts tels que « vie nue » ou « biopolitique » sans faire jamais l’effort de les réfléchir ni de se demander ce qu’ils signifiaient exactement.
Car, ceux-là qui réclamaient la liberté et la vie authentique n’ont pas concentré leurs critiques des mesures drastiques de confinement sur des éléments essentiels de la vie humaine qui font des hommes autres choses que de simples animaux acharnés à rechercher l’agréable et à fuir le désagréable, tels que les enterrements ou les cérémonies religieuses, ils ont étendu leur critique à la consommation en général qu’il fallait rendre de nouveau accessible, aux bars dans lesquels il fallait urgemment pouvoir retourner, arguant des ravages économiques conséquents aux fermetures;
« Ainsi, ils considéraient quand on les écoutait qu’il fallait optimiser la santé mentale de ceux que le Covid ne menaçait pas sur le dos de ceux dont on pouvait se dispenser en vue de sauver l’économie »
ce qui – puisqu’ils trouvaient que la mort de quelques milliers de vieux valait bien qu’on évite une crise économique ultérieure – correspond assez exactement à la définition de la biopolitique, laquelle n’est jamais qu’un tri entre les utiles et les inutiles, les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien, afin de, par la consommation consubstantielle au système capitaliste dont elle est à la fois le but et le moyen, maintenir à flot la société et la faire perdurer en vue de l’intérêt capitalistique, objectif de la santé biopolitique dont le principe de sélection est partie intégrante.
Ainsi, ils considéraient quand on les écoutait qu’il fallait optimiser la santé mentale de ceux que le Covid ne menaçait pas sur le dos de ceux dont on pouvait se dispenser en vue de sauver l’économie. Ils furent donc parmi les premiers à penser en termes biopolitiques, en termes de tri, en termes de sélections et en termes de stigmatisations, et ce afin de sauver leur vie dont, malgré les beaux mots par quoi ils font semblant de la définir: « liberté », « tragique », « lien social » – on notera cependant dans leur bouche l’absence révélatrice du terme « sacrifice » qui est pourtant la modalité la plus noble d’une vie humaine quand c’est la sienne que l’on offre – on s’aperçoit qu’elle est pour le coup véritablement dénudée, réduite à un ventre qu’il faut rassasier de plaisir.
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Qu’une bonne partie de l’opposition à droite, que ceux qui se targuent de n’être pas absolument modernes se soient engouffrés dans cette nasse, qu’ils n’aient pas fait l’effort de penser la singularité de la situation épidémique et sa difficulté, leur incuriosité en matière scientifique et politique qu’ils dissimulèrent sous le recours au slogan ne laisse d’interroger, sauf à raisonner en terme hégélien et admettre que l’esprit de l’époque dépasse ses protagonistes, lesquels le porte sans le savoir, et, en faisant mine de s’y opposer, facilitent son avènement.





