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Laibach : requiem pour une dictature

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Publié le

16 novembre 2018

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En ces temps de puritanisme généralisé, il est plutôt revigorant de voir que certains ne craignent pas d’adopter une attitude transgressive. C’est le cas de Laibach qui, en trente-huit ans de carrière, n’a eu de cesse de dézinguer la société du spectacle.

 

Si le nom de Laibach résonne de manière familière pour un grand nombre d’entre nous, ce n’est certainement pas en raison de la popularité du groupe, laquelle reste toute relative. Alors, si le groupe phare de la musique industrielle parvient toujours à faire parler de lui depuis sa création à Trbovlje dans l’ex-Yougoslavie en 1980, c’est plutôt en raison d’une aura scandaleuse permanente, certainement pas à l’échelle de ses ventes de disques. Des accusations de fascisme dont il fait régulièrement l’objet, le groupe a pris le parti de rire, répondant notamment sur le ton de la boutade qu’ils étaient fascistes tout autant qu’Hitler était un grand peintre.

 


Laibach dans ses oeuvres en Corée du Nord

 

Si l’esthétique laibachienne penche parfois clairement du côté de l’iconographie nationale socialiste et évoque ostensiblement les sculptures d’Arno Breker, il serait indigent de résumer Laibach à un groupe crypto-fasciste. Ce serait oublier, par exemple, que ses membres ont vécu une partie de leur jeunesse dans la Yougoslavie du Maréchal Tito, d’où leur nostalgie du communisme et leur fascination pour l’art socialiste. Rappelons également que la Slovénie a vécu une grande partie de son histoire sous domination allemande, notamment celle des Habsbourg, et a donc conservé une forte dose d’esprit germanique.

 

UN THÉÂTRE DE LA CRUAUTÉ TOTALITAIRE

Afin de cerner la philosophie du groupe, il est nécessaire de se pencher sur l’analyse du philosophe slovène Slavoj Zizek qui estime que Laibach fonctionne davantage comme une question que comme une réponse. Si l’on considère le totalitarisme comme une énigme, l’œuvre des Slovènes en constitue l’interrogation. C’est à l’auditeur qu’il appartient de résoudre le mystère, la musique n’étant qu’un médium incitant les individus à l’introspection. Toujours selon Zizek, la démarche de Laibach ne réside en aucun cas dans l’ironie mais résulte plutôt d’une forme de « sur-identifcation » aux formes les plus absolues du pouvoir politique, laquelle en annulerait la portée. En tout état de cause, Laibach n’a pas de visée pédagogique.

 

Lire aussi : L’éditorial de Romaric Sangars : #MoiNonPlus

 

Il ne cherche pas non plus à imposer une vision du monde comme le font certains groupes moins « engagés » qu’englués dans le conformisme. La clé de l’énigme réside sans doute dans la pratique presque situationniste du groupe qui superpose des symboles issus du totalitarisme à des éléments traditionnels de la pop culture, comme pour démontrer que la société de masse (qu’elle soit communiste, libérale ou nazie) est ontologiquement totalitaire. En démocratie comme sous un régime autocratique, la culture populaire est un outil de propagande et d’asservissement du peuple et le rock n’échappe pas à la règle. Quel meilleur outil pour démontrer cette idée que le recyclage de fond en comble de hits au succès interplanétaire comme « Life is life » d’Opus ou « Te final countdown » d’Europe ?

 

UN BRUIT DE BOTTES À PYONGYANG

Si depuis quelques années, Laibach a fait le choix de jouer une musique moins martiale pour la rendre plus accessible, il reste toutefois un groupe à part. Pour preuve, ses membres ont été les premiers musiciens de rock à fouler le sol de la Corée du Nord. En 2015, le groupe a en effet été invité à se produire à Pyongyang pour célébrer les soixante-dix ans de la fin de l’occupation de la Corée par le Japon impérial (la date de cet évènement est fxée au 15 août). Ce concert a été possible grâce à l’entremise d’un graphiste parisien, Valnoir, et du réalisateur norvégien Morten Traavik. De cette expérience est né un documentaire d’une grande qualité, Liberation day.

 

Crédit : © Jørund F. Pedersen

 

Ce dernier est intéressant à bien des égards, notamment parce qu’il rapporte les difficultés auxquelles le groupe a été confronté. Il a été nécessaire au groupe de batailler pour imposer ses choix en matière de mise en scène et Laibach a été également contraint d’adapter son registre au public local en jouant notamment des reprises d’une comédie musicale américaine (La Mélodie du bonheur), très populaire dans ce pays, puisqu’elle sert même de support pour enseigner l’anglais aux élèves dans les écoles. Finalement, ce concert a été un formidable coup de force médiatique pour le groupe, lequel ne s’en est visiblement toujours pas remis puisque son nouvel album, Te Sound of music (à sortir le 23 novembre prochain), reprend en partie la « setlist » de ce concert légendaire.

 

UN VENT DE RÉVOLTE SOUFFLE-T-IL À L’EST ?

L’objectif recherché à travers l’organisation d’un tel concert peut être interprété différemment. S’agit-il de provoquer l’Occident en lui renvoyant l’image de sa propre décadence morale ? Ou plus prosaïquement de faire réagir les médias en alimentant les ragots habituels sur les accointances du groupe avec le totalitarisme ? Les deux, mon capitaine ! En revanche, ce serait faire preuve de naïveté de s’imaginer que le groupe aurait eu pour projet d’insuffler subrepticement un vent de révolte au pays du « juche » (idéologie prônant l’autosuffisance qui régit encore aujourd’hui la Corée du Nord).

 

La clé de l’énigme réside sans doute dans la pratique presque situationniste du groupe de superposer des symboles issus du totalitarisme avec des éléments traditionnels de la pop culture, comme pour démontrer que la société de masse (qu’elle soit communiste, libérale ou nazie) est ontologiquement totalitaire.

 

S’il est vrai que le rock a pu contribuer par le passé à la chute du communisme au même titre que la diplomatie, il ne faudrait pas non plus prêter au groupe des intentions qu’il n’a probablement jamais eues. En tout cas, cet événement traduit une volonté du régime nord-coréen de s’ouvrir au monde extérieur mais en aucun cas une adhésion du groupe au régime de Kim Jong Un. Tout au plus peut-on soupçonner les Slovènes de complaisance. C’est là que la démarche de Laibach montre ses limites. Si la Corée du Nord est certainement très différente de l’image forcément biaisée qu’en donnent les médias subventionnés, il est incontestable qu’elle reste une dictature féroce.

 

Crédit : © Jørund F. Pedersen

 

Pour équivoque et ambigu que soit le groupe, il y a néanmoins beaucoup de sincérité dans la démarche de Laibach, dût-elle leur interdire un succès plus populaire. Il est ironique de penser qu’un groupe de métal indus allemand comme Rammstein, lequel doit beaucoup (voire tout) à Laibach, parvient à remplir des stades tandis que les Slovènes restent cantonnés aux salles moyennes. Sans doute parce que les masses sont moutonnières, qu’elles cherchent avant tout à se divertir et n’aiment pas se poser trop de questions. Si Laibach, comme ils se définissent eux-mêmes, sont « des bergers déguisés en loups », le gros du troupeau reste sceptique, pour la plus grande joie des initiés.[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

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