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L’Amérique sous opiacés

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Publié le

27 décembre 2021

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Le plus grand pays du monde souffre depuis trente ans d’une pandémie destructrice : la consommation de médicaments opiacés qui asservit une grande part de sa population. Derrière cette catastrophe sanitaire, une riche famille sans scrupules.
opiacés

Les années 1980 ont décimé la population afro-américaine, devenue dépendante au crack et soumise à l’arbitraire des gangs de rue. L’année 1992 fut l’apogée du phénomène épidémique, les États-Unis comptant alors entre dix et douze millions de consommateurs réguliers. Quelques années plus tard, un autre fléau atteignit les États-Unis pour ne jamais le quitter : la dépendance aux antidouleurs appartenant à la famille des opioïdes allait être alimentée par des dealers établis et puissants, les laboratoires pharmaceutiques, ou, pour le dire sur un registre plus polémique, Big Pharma.

Remettant en 2013 la Légion d’honneur à l’homme d’affaires américain Raymond Sackler, le diplomate François Delattre se faisait lyrique, en vantant « l’un des médecins les plus remarquables de la psychiatrie, un prospère homme d’affaires, grand ami de la France et individu exceptionnel ». Grands philanthropes, les Sackler sont des amis des arts et des lettres : la France a notamment bénéficié de leurs largesses en la matière, une aile des Antiquités orientales du musée du Louvre portant le nom de cette illustre famille à la tête des laboratoires Purdue Pharma.

Leur fortune a été bâtie sur deux produits caractéristiques de notre époque, dont les noms ont été si souvent cités dans des films ou des chansons qu’ils appartiennent désormais pleinement à la pop culture contemporaine : le Valium et l’Oxycontin. Deux produits qui ont failli tuer le rappeur Eminem, ainsi qu’il l’avait expliqué dans son album Relapse. Il a beau être un multimillionnaire, il n’est au fond qu’un Américain des trailerparks soumis aux mêmes tentations que ses congénères qui n’ont pas su s’extraire de leur infortuné milieu d’origine.

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Frère de Raymond, Arthur Mitchell Sackler était aussi psychiatre… et homme d’affaires très avisé. Il a, en effet, été sollicité par le groupe Hoffmann-La Roche pour trouver une stratégie de diffusion massive des traitements anxiolytiques tels que la Bétadine, le Senaflax, le Librium et bien sûr le Valium. À l’aide de sa revue The Medical Tribune, diffusée à environ un million d’exemplaires dans une vingtaine de pays, il a pu appuyer les produits des laboratoires pharmaceutiques pour lesquels il travaillait. En élargissant les cas de prescriptions des anxiolytiques à des indications auxquelles ces traitements n’étaient autrefois pas destinés, il a fait sa fortune et celle d’Hoffmann-La Roche qui a gagné plusieurs millions de dollars dans l’opération.

Dès les années 1970, ses techniques de marketing direct innovantes impliquant les « visiteurs médicaux » (en bref, des VRP en médicaments) ont suscité des critiques. Les Sackler furent les premiers à massifier ces pratiques, comme l’a reconnu The Medical Advertising Hall of Fame en 1998 : « Personne n’a plus fait que le talentueux docteur Arthur Sackler pour améliorer la publicité médicale. Sa contribution essentielle fut d’amener la publicité et le marketing à leur pleine puissance dans le domaine pharmaceutique ».

Ceux qui ont vu Requiem of a Dream connaissent le résultat de cette propagande publicitaire dans le domaine pharmaceutique. Anxiolytiques ou amphétamines de régime provoquent de terribles assuétudes, allant parfois jusqu’à la désocialisation. La formule trouvée par Arthur Sackler a donc été reprise par son neveu, Richard Sackler. Il l’a appliquée au domaine des antidouleurs, en l’occurrence l’Oxycontin qui est en partie à l’origine de la crise des opiacés que vivent les États-Unis depuis la fin des années 1990.

Narcotique de classe 2 ne devant normalement être prescrit que pour les malades en phase terminale affligés par des douleurs insoutenables, l’Oxycontin a été vendu par les Sackler comme un médicament pour soulager des douleurs relativement bénignes. Cette publicité mensongère, tombée à point nommé au moment où Purdue Pharma était en crise #nancière, a été rendue possible par Richard Sackler et la Food and Drug Administration qui a opportunément offert une classification spécifique à l’Oxycontin. Séminaires avec des médecins célèbres, vidéos de témoignages mensongers et fausses expertises ont été le ciment d’un succès commercial sans précédent.

Pis, même des bébés de deux ans se voient prescrire des antipsychotiques et des antidépresseurs !

En ciblant les régions minières riches en patients souffrant de maux chroniques dus à l’exercice de professions difficiles pour répandre l’Oxycontin, la famille Sackler a fait montre d’une diabolique habileté commerciale. Sous le prétexte bien intentionné de la gestion de la douleur physique, trop longtemps négligée par les autorités médicales, ils ont accoutumé une nation entière à des médicaments plus puissants et plus addictifs que l’héroïne. Pourquoi les médecins généralistes américains ont-ils cédé ? Tout simplement parce que la respectée FDA leur a fait croire que l’Oxycontin ne présentait aucun risque d’accoutumance.

L’Oxycontin est la source du pire scandale sanitaire de l’histoire récente américaine. Après son apparition, la criminalité a explosé dans certaines zones rurales, avant de s’étendre dans les villes. Les vidéos des rues de Baltimore ou de Philadelphie remplies de junkies retournent le cœur. Certaines petites villes sont connues pour avoir des populations entières de drogués, ainsi de Martinsburg en Virginie occidentale qui fut une ville test des laboratoires pharmaceutiques. Lors des vingt dernières années, le nombre d’overdoses mortelles a triplé aux États-Unis chez les adultes âgés de 25 à 54 ans, ce qui en fait la première cause de mortalité accidentelle du pays. Ils seraient 2,5 millions à être dépendants des opiacés, soit environ 1 % de la population globale.

Les autorités de santé en sont arrivées à juger que l’héroïne, en pénurie, serait un moindre mal que les sucettes de Fentanyl des dizaines de fois plus fortes. Peu ou pas accompagnés, les malades n’arrivent pas à trouver de traitements de substitution comme le Subutex, puisqu’il n’y en a plus. Cette crise est indigne d’un pays qui se veut être la première démocratie du monde, un phare de progrès et d’humanité. Le fléau ne touche d’ailleurs plus seulement les indigents, s’étant étendu à toutes les couches de la population.

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Plusieurs grandes vedettes sont décédées d’overdoses médicamenteuses au cours des dernières années, jetant une lumière crue sur un problème longtemps ignoré sous nos latitudes. Tom Petty, Prince ou encore les rappeur Mac Miller et Lil Peep sont tous morts après avoir consommé du Fentanyl, souvent additionné de cocaïne ou de puissantes benzodiazépines comme le Xanax. Se dessine en creux une société malade et destructrice, où toute une partie de la population se réfugie dans les paradis artificiels.

La terrible question des opiacés n’est d’ailleurs que le pan le plus saillant de l’influence malsaine de Big Pharma sur la société américaine et plus généralement occidentale. Les chiffres sont édifiants mais réels : 12 % des adolescents américains sont traités pour des problèmes d’anxiété, de dépression ou d’hyperactivité. Les États-Unis ont un vrai problème avec l’adolescence, vue telle une pathologie à combattre, quand il s’agit pourtant d’une permanence strictement biologique, et, c’était au moins le cas auparavant, d’un sas permettant à l’enfant de devenir un adulte.

Pis, même des bébés de deux ans se voient prescrire des antipsychotiques et des antidépresseurs ! L’inconscience de ces praticiens qui donnent du Prozac à des enfants en bas âge est sidérante, participant d’une banalisation de l’usage de la drogue qui se poursuit tout au long de la vie, dans des proportions de plus en plus importantes : 174 morts par jour dues à des overdoses en 2017, soit un triplement par rapport à 1999 !

Pareil contexte, mêlant l’usage massif de drogues et de médicaments, la rigidité parfois dure de la morale protestante, le culte de la réussite sociale, la présence d’arsenaux militaires dans les foyers de monsieur et madame tout le monde, la fascination pour la célébrité si bien décrite par Andy Warhol, et une culture de la violence jamais démentie, explique mieux pourquoi les États-Unis sont régulièrement ensanglantés par leurs propres citoyens. Ce n’est pas l’idéologie woke ou les milliards déversés pour blanchir les réputations des grandes fortunes locales qui sortiront ce pays de l’ornière dans laquelle il s’est glissé.

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