Larry Arnhart : « Les conservateurs français croient-ils que Donald Trump, un homme immoral, puisse être un bon homme d’État ? »

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Le professeur Larry Arnhart, professeur émérite de Science politique à la Northern Illinois University, prône un conservatisme darwinien qui n’a rien à voir avec le néo-conservatisme de l’entourage de Donald Trump. Il a accepté de répondre à nos questions.

Propos recueillis par Benjamin Demeslay, traduction en collaboration avec Gabriel Robin

 

Vous défendez un « conservatisme darwinien » contre le « conservatisme métaphysique ». Ces expressions ont de quoi surprendre le lecteur français, souvent de culture catholique et porté à opposer les termes que vous associez !

Le « conservatisme métaphysique » considère que l’ordre social humain est fondé sur un ordre de réalité transcendant. Le « conservatisme évolutionniste » est empiriste et considère que l’ordre social humain repose sur une expérience humaine commune, enracinée dans la nature humaine, la coutume humaine et le jugement humain. Ces deux formes de pensée conservatrice peuvent être trouvées chez Edmund Burke.

Aux États-Unis, Russell Kirk [1918-1994] parlait de conservatisme métaphysique en faisant appel à la croyance conservatrice selon laquelle « l’État était une entité morale divinement ordonnée ». Friedrich Hayek parlait de conservatisme évolutionniste en faisant appel à l’idée libérale classique selon laquelle l’ordre social pouvait émerger de l’évolution des « ordres sociaux spontanés » dans une société libre.

En prenant le parti de Hayek dans ce débat, je défends un « conservatisme libéral » qui est une fusion de ce que les Américains appellent le « libéralisme classique » et le « conservatisme traditionaliste ».  En fait, même Kirk est un conservateur libéral dans la mesure où il rejette le « conservatisme illibéral » de Joseph de Maistre.

 

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Vous identifiez la tradition conservatrice française avec le christianisme catholique, et je sais que des conservateurs comme Marion Maréchal-Le Pen ont souligné les « racines chrétiennes » de la culture française. Mais n’est-il pas vrai, selon certaines enquêtes, que la plupart des Français s’identifient comme non religieux, voire athée ?

En revanche, la plupart des Américains s’identifient comme profondément religieux. Cela découle certainement de la tradition libérale américaine de liberté religieuse et de vie religieuse dans les associations bénévoles libres de toute coercition gouvernementale, de sorte qu’une idée libérale a un effet conservateur dans la promotion d’une tradition culturelle religieuse au sein de la société civile sans que l’État ne l’y impose.

La gauche rejette toute preuve scientifique… 

Les données scientifiques sont généralement absentes des débats en France. Même les statistiques officielles de l’immigration font l’objet de contestation. Comment décririez-vous le rapport des intellectuels américains, et votre propre rapport, à la science ?

Dans une large mesure, la gauche utopique est hostile à la « science de la nature humaine », parce que cette science semble imposer des limites à la malléabilité des êtres humains au gré de l’ingénierie sociale.  Ainsi, par exemple, la gauche rejette toute preuve scientifique qu’il existe des différences naturelles moyennes entre les hommes et les femmes, parce que la gauche utopique rêve de réaliser une société androgyne.

Les conservateurs darwiniens reconnaissent l’importance de la science puisqu’elle valide notre commune expérience : elle atteste de la réalité de la nature humaine. Elle atteste que cette nature contraint mais ne détermine pas la culture, et que la nature et la culture humaines limitent ensemble, mais ne déterminent pas, nos identités individuelles.

Lorsque les êtres humains sont libérés de la coercition, ils tendent à coopérer volontairement à l’édification (ou l’évolution) d’ordres sociaux qui réussissent mieux à satisfaire nos vingt désirs naturels [1] que n’importe quel ordre social planifié en utilisant le pouvoir coercitif pour atteindre ses objectifs.

Ce sont des affirmations empiriques qui nécessitent une confirmation empirique par la mesure scientifique de la liberté et de ses conséquences.  Et, en fait, cela peut maintenant se faire en utilisant l’indice annuel de la liberté humaine publié par le Fraser Institute, le Cato Institute et la Fondation Friedrich-Naumann pour la liberté.  Il s’agit d’un indice global de la liberté humaine qui combine la liberté économique et la liberté individuelle en utilisant 79 indicateurs distincts pour 159 pays pour 2015.

Voici les dix premiers pays: la Suisse (1), Hong Kong (2), la Nouvelle-Zélande (3), l’Irlande (4), l’Australie (5), la Finlande (6), la Norvège (7), le Danemark (8), les Pays-Bas (9) et le Royaume-Uni (9ème ex æquo). Les États-Unis sont au 17e rang, et la France au 33e rang.  Les quatre derniers sont l’Iran (154), l’Égypte (155), le Venezuela (158) et la Syrie (159). 

La psychologie évolutionniste a une influence immense 

En France, les conservateurs défendent fréquemment une idée héritée du communiste Antonio Gramsci : l’action « métapolitique », visant à l’hégémonie culturelle, qui précèderait la victoire politique. Les débats intellectuels pèsent-ils vraiment sur la vie culturelle et politique de votre pays ? Le contenu de ces débats reste méconnu en France.

Aux États-Unis, il existe de nombreux moyens de promouvoir la recherche intellectuelle sur les principes du conservatisme traditionaliste et du libéralisme classique.  Les trois possibilités les plus importantes sont les fondations éducatives privées, les groupes de réflexion et l’enseignement supérieur.  Les fondations éducatives – par exemple, Liberty Fund et l’Intercollegiate Studies Institute – commanditent des centaines de conférences chaque année et publient des programmes qui influencent la vie culturelle et politique.  Des groupes de réflexion comme l’American Enterprise Institute, la Heritage Foundation et le Cato Institute encouragent la discussion d’idées conservatrices et libertaires.  Et malgré les pressions du « politiquement correct », l’enseignement supérieur permet une discussion ouverte de ces idées.

Une bonne illustration de la façon dont l’activité intellectuelle et culturelle en Amérique a favorisé le conservatisme darwinien est le remarquable succès de la psychologie évolutionniste au cours des 40 dernières années. En 1975, la publication de Sociobiologie d’Edward O. Wilson provoqua un tollé intense de la gauche – insistant sur le fait que toute explication biologique du comportement humain était strictement interdite. Mais maintenant, la psychologie évolutionniste – telle qu’enseignée par des gens comme Leda Cosmides, John Tooby, Steve Pinker, Jonathan Haidt, Matt Ridley et d’autres – a eu une influence immense sur la psychologie, l’anthropologie, l’histoire et les sciences sociales en général. Aujourd’hui, même des hommes de gauche comme Peter Singer défendent une « gauche darwinienne » qui accepte les limites de la nature humaine à l’ingénierie sociale de gauche !

Cela a des implications pour la politique sociale.  Par exemple, il est maintenant généralement admis que les psychologues évolutionnistes ont raison de soutenir que l’évolution des différences naturelles entre les hommes et les femmes rend les jeunes hommes (en moyenne) plus enclins à la violence et aux troubles sociaux que les femmes. Cela confirme l’opinion conservatrice selon laquelle chaque société doit relever le défi de « civiliser » les jeunes hommes par le biais d’une bonne éducation parentale et du mariage. Cette idée et d’autres idées darwiniennes sont singulièrement présentes dans Crime and Human Nature de James Q. Wilson et Richard Herrnstein.

 

Il existe une littérature abondante aux Etats-Unis, alliant psychologie, biologie, sociologie et philosophie politique. On pense aux essais du politologue libertarien Charles Murray, comme Coming apart, qui analyse la ghettoïsation de la société américaine sur la base des capacités cognitives et du niveau éducatif, et la formation d’un progressisme très défavorable aux classes populaires de la vieille Amérique. En France, ces thématiques émergent timidement, mais séparément.

Une illustration de la manière dont les études interdisciplinaires pourraient soutenir le conservatisme darwinien est l’assemblée de la Société Mont Pelerin aux Iles Galapagos en juin 2013, dont le thème était « Evolution, les sciences humaines et la liberté ».  La liste des participants comprenait des économistes, des psychologues, des biologistes, des anthropologues, des philosophes, des physiciens, des politologues et des théologiens. J’ai présenté un article sur le conservatisme darwinien.  L’objet général était de savoir comment la science évolutionniste pouvait soutenir les conceptions libérales classiques et traditionalistes conservatrices de la liberté et de la coopération sociale. Cela montre l’influence interdisciplinaire des idées évolutionnistes darwiniennes parmi les libéraux classiques et les conservateurs.

Charles Murray était présent à cette conférence et il a indiqué qu’il était d’accord avec tout ce que j’avais à dire. Un type intelligent ! En fait, il est, à certains égards, l’incarnation même d’un conservateur darwinien. C’est un libertaire ou libéral classique qui est aussi un conservateur burkéen par sa reconnaissance de l’importance des institutions traditionnelles dans la formation des vertus morales et intellectuelles qui soutiennent l’ordre social et la liberté. Il voit tout cela comme étant enraciné dans la nature humaine, qui peut être expliquée par la science de l’évolution.

 

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Les « politiques identitaires » semblent être devenues une obsession aux Etats-Unis. On pensera notamment aux défenseurs de la discrimination positive, au phénomène Alt-right, etc. Évidemment, la France et les États-Unis sont deux pays profondément différents, la France est une nation universaliste où les questions identitaires et le populisme prennent une place de plus en plus importantes. Nos sociétés sont aujourd’hui confrontées à d’importants bouleversements démographiques, annonçant de nouveaux paradigmes politiques. Quelle pourrait en être la réponse conservatrice ?

Les États-Unis sont aussi universalistes ! Ils ont été fondés sur des principes universels contenus dans la déclaration d’indépendance. Au sein de cette identité universelle, les États-Unis présentent aussi une culture pluraliste (tant admirée par Tocqueville), articulée autour de divers groupes sociaux ainsi qu’une grande diversité régionale qu’offre le système politique fédéral. Un conservateur darwinien espère vivre dans une société libre, sur le plan religieux par exemple, comme c’est le cas aux États-Unis. Dès 1830, les Églises confessionnelles que certains États avaient conservées furent abolies, permettant une immense diversité religieuse dans le pays tout entier. Naturellement, les aspirations religieuses diffèrent selon les individus, certaines personnes pouvant vivre une vie saine sans pratique religieuse. On observe d’ailleurs des variations régionales pour ce qui concerne les pratiques religieuses (les offices du dimanche sont fréquentés par près de la moitié de la population en Utah ou dans les Etats du Sud profond, mais par 17 à 20 % des habitants de la Nouvelle-Angleterre).

Dans une société libre, les gens trouvent leur identité sociale dans leurs familles, auprès de leur voisinage, de leurs amis, de leurs églises, de leurs clubs, etc. De cette manière, notre nature d’animaux sociaux est pleinement exprimée. L’Alt-right se trompe quand elle suggère que la culture américaine repose strictement sur la question de la race blanche ou de l’ethnie. La notion de race n’est jamais mentionnée dans la Déclaration d’indépendance ou la Constitution. Indéniablement, les États-Unis ont dû faire face à des conflits liés à la race ou à l’ethnie, mais, en dépit de ces vicissitudes, la société américaine multiraciale et multiethnique est remarquablement paisible. Je peux vous dire, en revanche, qu’une personne ayant grandi dans le sud des Etats-Unis il y a quelques décennies, aura connu la violence de la ségrégation raciale, et vu, dans le même temps, la transformation culturelle qui a conduit à un Sud presque post-racial. Les êtres humains ont une propension naturelle qui les porte au tribalisme, mais ils savent aussi que la coopération est mutuellement bénéfique.

 

Un mot sur Donald Trump, que vous ne semblez pas particulièrement apprécier ?

Je pense que tout le monde sera d’accord pour dire que Donald Trump est un homme vulgaire, qui n’a pas de vertus morales ni intellectuelles. Les conservateurs devraient s’accorder sur le fait qu’un homme d’État doit avoir un bon caractère, ce qui n’est pas le cas de Donald Trump, dont le mauvais caractère lui rend impossible la tâche qui lui est assignée. Il est un narcissique dérangé, plein de ressentiment pour les gens qu’il suspecte de ne pas suffisamment l’apprécier comme lui-même s’apprécie. Il est un homme puéril qui ne parvient pas à se contrôler. En conséquence, la Maison Blanche est, et sera, dirigée d’une manière chaotique. Les conservateurs français le nient-ils ? Croient-ils qu’un homme immoral puisse être un bon homme d’État ?

 

[1] L’auteur se veut simultanément disciple d’Aristote et de Darwin, mais aussi, dans une certaine mesure, de l’enseignement de saint Thomas d’Aquin sur la loi naturelle. Le lecteur curieux pourra consulter Larry Arnhart, Darwinian Natural Right, 1998.

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bdemeslay@lincorrect.org

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