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Le Cosmisme : un messianisme russe ?

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Publié le

20 mai 2022

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Entre orthodoxie, scientisme et messianisme soviétique, le cosmisme a irrigue l’imaginaire russe moderne et jusqu’à aujourd’hui. Michel Eltchaninoff vient d’en livrer un fascinant panorama alors même que Vladimir Poutine réaffirmait des ambitions impériales. Quelle est donc la genese de cet autre transhumanisme ?
russe

Si tout a été dit sur les motivations profondes du néo-tsar, c’est sans doute leur aspect messianique qui résiste le mieux à l’analyse. Dans le monde occidental, perché sur notre propre système de valeurs, on a encore du mal à saisir toute l’ampleur du socle métaphysique russe, et qui procède au moins autant de son histoire que de sa géographie, voire d’une « onto-géographie » pour reprendre les termes du philosophe Peter Sloterdijk. Car la Russie, pays-monstre, presque sans limite, impose à ses habitants, par sa nature même, une façon de penser et d’habiter le monde. Une pensée « cosmiste » qui a trouvé son apothéose pendant l’ère soviétique, mais pas seulement.

Le ciel n’est qu’une idée

Prenez n’importe lequel des grands chefs- d’œuvre du cinéma soviétique : L’Enfance d’Ivan, Requiem pour un massacre ou Les Chevaux de Feu, ils ont un point commun saisissant : le ciel n’y apparaît presque jamais. Il n’y a pas d’horizon dans les films russes. Pas de western à l’Est. Pas de vastes étendues à parcourir, pas de conquête « spatiale ». Pourquoi ? Parce que le ciel est déjà contenu dans la terre, que l’homme enraciné est le garant de ce syncrétisme. Tous les grands cinéastes russes braquent donc leurs caméras vers la terre, car pour eux, le ciel n’est qu’une idée, alors ils plongent leurs regards vers les abysses noires, ces « hauteurs béantes » convoquées par le grand écrivain anti-communiste Alexandre Zinoviev. En Russie, la terre est toujours le lieu de la sublimation, de la transfiguration de l’homme.

Il n’y a pas d’horizon dans les films russes. Pas de western à l’Est. Pas de vastes étendues à parcourir, pas de conquête « spatiale »

C‘est peut-être dans ce paradoxe esthétique qu’il faut chercher les origines du cosmisme russe. Comme le rappelle très bien Michel Eltchaninoff dans son récent ouvrage consacré à ce mouvement méconnu en Occident, mais qui semble pourtant irriguer tout l’inconscient collectif du pays-monstre, on n’habite pas le monde de la même façon en Russie qu’ailleurs, dans ce pays-univers, ce cosmos aplati vaguement élagué aux points cardinaux et où pointent ici et là les bulbes des églises orthodoxes. Le Russe ne marche pas, il flotte. Son empire est fait de gaz et de matière noire.

Entre révolution industrielle et prométhéisme Soviétique

Au premier abord, le cosmisme ne semble pas tellement différent de ce qui s’est passé en Europe après la révolution industrielle, quand la civilisation européenne proclamait l’avènement de la science et se targuait de spéculer sur l’invisible. Comme le rappelait déjà Philippe Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges, la science et l’occultisme sont à cette époque les deux facettes d’une même pièce. Marie Curie s’intéresse autant au radium qu’aux tables tournantes et le cosmisme procède de cette double torsion du réel, quoique dans une perspective de départ strictement orthodoxe.

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C’est à la fin du XIXe siècle qu’à Moscou ou à Kiev les grands intellectuels commencent à se fédérer autour des monastères – là où officient les fameux staretz, ces ermites orthodoxes à qui l’on prête des pouvoirs surnaturels, parmi lesquels ceux de léviter ou de prédire l’avenir. Tolstoï ou Dostoïevski feront des pèlerinages réguliers au monastère d’Optino où, selon Eltachninoff, tout aurait commencé. Il s’agit donc de refonder, grâce aux possibilité nouvelles offertes par la science, une « expérience russe de la nature et de l’univers ». Remettre Dieu en chantier et « sanctifier le cosmos ». Ce que ne manqueront pas de faire les soviétiques, à commencer par les révolutionnaires déçus de 1905, qui savent pertinemment qu’ils ne pourront fédérer le pieux monde paysan qu’à condition de faire miroiter à ses yeux des rayons divins. Bien qu’en apparence anti-religieuse, la propagande soviétique saura se doter d’un substrat « cosmiste ».

Une théosophie orientale ?

Mais en quoi consiste au juste le cosmisme ? Sous cette dénomination donnée tardivement par les observateurs (au mitan des années 60), c’est bien un précipité de l’esprit russe qu’on retrouve, augmenté de marxisme-léninisme et prolongé sous les auspices de la Guerre froide, cet accélérateur de particules à l’échelle planétaire. Parmi les fondateurs du cosmisme, il faudrait évoquer le très ombrageux Nikolaï Fiodorov, un homme discret, bibliothécaire et simple professeur d’histoire le jour, mais ermite urbain la nuit, dormant sur une malle et consignant les éléments doctrinaux d’une philosophie singulière, entre illuminisme post- orthodoxe et scientisme « résurrectionniste ». Ce que propose Fiodorov, c’est de prendre les évangiles au pied de la lettre et de faire de la résurrection le cheval de bataille des années à venir. « Nous en aurons bientôt les moyens », prophétise-t-il. Dans son sillage, c’est tout une clique d’intellectuels, de scientifiques et de philosophes qui s’engouffrent. La révolution soviétique, à travers eux, se veut totale : elle ne sera pas seulement sociale, politique, économique, mais aussi planétaire, universelle, subatomique. On veut redéfinir le rapport même de l’homme à l’univers et proclamer le règne éternel de l’homo sovieticus sanctifié grâce à une métaphysique composite et la physique atomiste.

Sous cette dénomination, c’est bien un précipité de l’esprit russe qu’on retrouve, augmenté de marxisme- léninisme et prolongé sous les auspices de la guerre froide

Reste que le mouvement cosmiste peut se voir comme le reflet oriental du New Age à l’américaine, lequel prit son essor dans la Californie du XXe siècle, inspirant d’autres genres d’épiphanies, celles, entrepreneuriales et transhumanistes, que prônent aujourd’hui les Gafam. Si, aujourd’hui, Elon Musk s’en réclame à demi-mot, c’est bien parce que le cosmisme constitue toujours l’arsenal mythologique d’un certain impérialisme techno-gnostique sévissant partout. L’homme soviétique a sans doute été enterré un peu trop vite par l’Histoire : il serait bien capable de renaître n’importe où, y compris dans les athanors de la Silicon Valley. ?


Lénine a marché sur la lune de Michel Eltchaninoff
Actes sud, 242 p., 21 €

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