Tous ceux qu’habite une recherche sincère de la vérité vous le diront : même avec un temps de loisir étendu, une force de travail méticuleuse et endurante, un désir invincible et des facultés hors normes ; même avec le courage des conquistadors et la sagesse des vieux moines du désert, le monde est trop vaste, les phénomènes trop nombreux, les sciences trop dispersées, les savants divisés et le temps trop court pour qu’un seul esprit puisse un jour se satisfaire de tout connaître.
« Ceux qui ont embrassé science et littérature / Ont récité leur fable et se sont endormis », disait Omar Khayyâm, pour qui il n’y avait pas plus de chemin que de sentier de la connaissance. Le poète, qui était aussi mathématicien et astronome, avait résolu ce problème en choisissant de ne jamais passer « un instant sans un verre de vin à la main ». Laissant battre, plongé dans l’ivresse et l’amour des femmes, cette « paupière du jour » qu’on appelle la nuit.
Tout le monde n’ayant pas l’appétit de trouver dans l’ivresse l’alpha et l’oméga de son existence, certains, plus tempérants, vous diront avoir trouvé la voie en poursuivant leurs modestes recherches sous l’œil de l’Infini et des lois de la nature, renonçant ouvertement à poser un avis définitif sur toute chose. D’autres encore, moins téméraires, iront chercher Dieu lui-même, avides de boire à la source de toute chose plutôt que d’essayer de faire entrer tous les océans dans la maigre cruche de leur entendement.
Ceux qui ont embrassé sciences et littérature / Ont récité leur fable et se sont endormis.
Omar Khayyâm
Cependant il existe une autre espèce, incapable de renoncement, rétive à toute grâce, impropre à la poésie, dont le cœur est malade d’une langue trop envenimée. Cet archétype, c’est celui qu’on appelle le « mythomane ». Oh ! Non pas la douce conteuse, aux yeux émeraude, qui rêve éveillée dans son donjon. Je vous parle au contraire d’un certain type d’homme, chez qui le mensonge ne marche jamais loin de la calomnie, et qui, derrière des airs virils et hautains, cache le misérable bonheur d’un pédophile dans une cour d’enfants.
Le mythomane est une sorte de sorcier des temps modernes. Monde de mots et d’images, plus que de réalités, notre époque accorde un pouvoir immense à celui qui parle et qui écrit. Dans ce monde, le mythomane aurait pu être politicien, journaliste, écrivain, peintre, comédien ou plasticien. Mais c’est un être qui ne souffre pas de maître (ou qu’aucun maître ne souffre). C’est un golem qui se forge tout seul et qui ne jouit que de ses absurdes synthèses et du pouvoir qu’il s’est octroyé lui-même.
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Le mythomane jouit d’un pouvoir paradoxal d’où il tire toute sa joie et ses chancres. Un pouvoir purement illusoire et négatif, qui, cependant, trouve toujours qui tromper. Le pouvoir de mentir, falsier, distordre, exagérer, grossir, réduire, d’affabuler, de corrompre, d’enlaidir, de calomnier. « Comment ça, tout savoir est impossible ? Comment cela, le débat exige estime mutuelle et bonne foi ? Comment cela, la polémique s’épuise en un vain fracas ? », tonne-t-il, en frappant la table de ses deux petits poings omnipotents.
Lui ne renoncera pas ! La solution est là, en lui, et tous ses succès enfantins sont là pour la justifier : la vérité, c’est lui. Puisqu’il a voulu savoir, c’est qu’il en fut digne dès l’origine. Il sait. L’omniscience de ses rêves égotistes a tant fermenté dans la souille de ses fantasmes et de ses renoncements qu’elle s’est transmutée en une chose nouvelle capable d’action, un délire, une folie : le pouvoir de se persuader qu’il sait et d’en persuader tous les autres.
Ses armes seront le présent de vérité générale, la comparaison abusive, l’assertion orgueilleuse, l’analyse sophistiquée, les pavés indigestes, les attaques ad hominem, et l’indignation la plus immaculée. J’ai rencontré plus d’un de ces hommes, persuadés de connaître « le dessous des cartes ». En réalité, ils étaient eux-mêmes le dessous, tandis qu’au-dessus d’eux, perché à califourchon sur le haut de leur crâne, chiait un petit démon rieur et sanglotant.





