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Se nourrir permet de se rattacher à un lieu défini, qui fait que les produits que nous consommons s’inscrivent dans une géographie. Ce lieu apporte avec lui son histoire, son climat, son imaginaire, tout ce que l’on nomme le terroir.
Le grand défi des cent cinquante dernières années fut d’apporter l’abondance alimentaire. Des produits comme le sucre, le café, l’huile, qui étaient rares et chers dans les années 1950, sont aujourd’hui de consommation courante. Le grand défi des années à venir est de rattacher cette abondance à des lieux : savoir d’où vient ce que l’on mange, qui l’a produit, comment. Les hommes ont besoin de savoir qui sont leur père et leur mère tout autant que d’où vient ce qu’ils mangent. C’est en cela que l’alimentation est fondamentale dans la construction des êtres. C’est là le danger d’une industrie agroalimentaire hors-sol et sans traçabilité, qui remplit les estomacs, mais qui ne nourrit pas. Or depuis une dizaine d’années, de nombreuses entreprises sont nées qui mettent en avant leur ancrage local et surtout qui expliquent ce qu’elles font. Jouant à la fois sur le modèle rétro et sur les codes marketing les plus en pointe, elles ont créé ou relancé des marques et renoué avec d’antiques traditions culinaires.
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En 2012, Marc Neyret fonde la brasserie de Vézelay, au pied de la basilique dédiée à sainte Madeleine, là où saint Bernard prêcha la croisade. Il utilise les eaux et le bois du Morvan pour produire sa bière, et s’inscrit résolument dans sa région. Le succès est au rendez-vous et ses bières sont maintes fois récompensées au Concours général agricole. À Paris, les années 2010 voient l’ouverture de nombreuses brasseries qui conquièrent une clientèle avertie. L’ancienne marque Gallia, fondée en 1890 et disparue en 1969 est relancée en 2009 dans une brasserie située à Pantin. D’autres marques suivent : La Parisienne, BapBap, Parisis. La bière est ce qu’il y a de plus commode à produire en ville puisque le malt et le houblon nécessaires peuvent être acheminés depuis d’autres régions.
Les hommes ont besoin de savoir qui sont leur père et leur mère tout autant que d’où vient ce qu’ils mangent.
Cette attention à la localisation géographique de l’alimentation se constate également dans la production du miel. De nombreux apiculteurs ont ouvert leurs activités, y compris en ville. Beaucoup proposent même de louer des ruches aux entreprises pour que celles-ci puissent produire La grande bouffe S leur propre miel depuis leur toit-terrasse ou leur micro-jardin. La conscience écologique est en train de s’ancrer dans les modes de vie, amenant les habitants à s’engager pour la protection de leurs zones rurales. À Méréville, dans l’Essonne, la famille Barberon est la dernière à produire du cresson en Île-de-France. C’est un hectare de cressonnière qui résiste à l’urbanisation.
À Montesson (Yvelines), Angel Moioli est l’un des derniers champignonnistes de la région à produire l’authentique champignon de Paris. Brie de Melun, de Meaux et de Nangis, safran du Gâtinais, menthe poivrée de Milly-la-Forêt, chasselas de Thomery, Paris-Brest de Maisons-Laffitte, les villes et régions d’Île-de-France savent cultiver leurs spécialités culinaires. Mais le terroir n’existe pas sans ses clients. À quoi sert d’avoir de bons produits s’il n’y a personne pour les acheter ? In fine, c’est le client qui fait le terroir et qui donne vie aux activités. La survie de ces producteurs locaux passe donc principalement par l’éducation et le goût des consommateurs. Si la nourriture industrialisée s’installe et progresse, c’est qu’elle a son public.
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Le maintien de ces activités passe aussi par la survie des agriculteurs et des espaces naturels. Asservi par des normes absurdes, plombé par une fiscalité répressive, le monde agricole est en train de sombrer. C’est tout un système qu’il faut revoir pour arrêter ces suicides en série. L’accroissement urbain démesuré est un autre défi. La loi Alur sur les logements sociaux oblige les communes à bâtir les espaces agricoles, sous peine d’amendes et de préemption des terres par le préfet. Soumis à cette forte pression foncière, les agriculteurs sont très fortement tentés de vendre leur exploitation, surtout quand il n’y a personne pour la reprendre. Le goût d’ici ne doit pas avoir la saveur amère d’un monde que l’on a fait disparaître. Le combat pour une bonne alimentation engage aussi l’aménagement du territoire et la justice envers nos paysans.
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