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Le journal de confinement : un genre de merde

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Publié le

23 avril 2020

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Ça s’est propagé très rapidement, prenant tout le monde de cours, d’un contaminé à l’autre, sans qu’aucun espace de communication, bientôt, ne s’en trouve plus complètement vierge. Quoi? Le journal de confinement. Après Leïla Slimani dans Le Monde, Marie Darrieusecq dans Le Point, Cynthia Fleury dans Télérama, Wajdi Mouawad pour le Théâtre de la Colline, relayé par Les Inrocks, ce sont quantités de diaristes improvisés qui se sont multipliés sur Facebook et ailleurs, faisant du journal de confinement l’exercice obligatoire du printemps 2020. Et cette mode est un véritable cancer.

 

 

 

MOUAWAD EN PLEIN DÉLIRE

 

 

D’abord, non, la tournée mondiale du Covid-19 n’offrira pas au confiné moyen une expérience-limite qui mériterait qu’on la relate pour elle-même. Le point de vue du soignant peut être fascinant, comme celui du patient atterrissant dans un tel chaos, mais devoir rester chez soi ne promet aucune aventure particulière, ni, surtout, aucune épreuve terrible qui transformerait l’auteur, à moins que ce dernier soit tellement dépourvu de vie intérieure qu’il craque face à lui-même, auquel cas nous doutons de sa capacité à verbaliser quoi que ce soit de pertinent. On s’étonne d’entendre le grand dramaturge Wajdi Mouawad en appeler à ses souvenirs de guerre du Liban (plus de 150 000 morts avec quelques massacres infernaux), et se demander s’il verra le prochain été (statistiquement parlant, à 51 ans, Wajdi a 0,4% de risques de décès, au grand maximum, s’il se trouve infecté par le coronavirus, il semble donc raisonnable de penser qu’il mangera plutôt des fraises que des racines au mois de juin, et l’on s’en réjouit). Susurrant dans son micro sur un ton solennel comme s’il se planquait dans une cave de Dresde durant l’hiver 45, Mouawad commence son journal après avoir erré hagard une nuit entière dans le bois de Vincennes. Il y a quelque chose de touchant dans cette panique enfantine qui étonne d’autant plus chez un homme ayant connu des conflagrations historiques, mais loin d’être un moyen de coïncidence avec la Grande Histoire, son journal est un support à l’autosuggestion dramatique qui fleure son ado gothique en pleine fugue. Il arrive à Wajdi de livrer néanmoins des textes d’une grande qualité, comme celui du jour 4, parce qu’il décide de déserter les circonstances et qu’en partant de rien, dans le vide, comme ça, son talent rayonne. C’est donc précisément parce que ce qu’il écrit alors ne relève plus de l’exercice de confinement, qu’il redevient excellent et cesse de se gâcher dans une posture grotesque.

 

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LE DEGRÉ 0 DE L’INTROSPECTION

 

Pour les écrivains ne disposant pas des mêmes capacités lyriques que Wajdi Mouawad, on se confronte, à les lire, surtout à un ennui aggravé par leur platitude stylistique, et l’on mesure bien que l’intérêt de leur démarche est moins de témoigner d’un moment historique où ils ne jouent de toute manière aucun rôle significatif, que de tenter de diluer leur ennui en l’étalant, tout en y trouvant une récompense narcissique. Je voulais bien sûr parler des cas Slimani-Darrieussecq. Enfin, on trouve aussi fréquemment, avec tel ou tel blogueur ou littérateur en herbe, le cas du « confinement-initiatique ». L’auteur se rend soudain compte, à la faveur de cet érémitisme obligatoire, qu’il n’a pas besoin d’autant de vêtements, d’autant de sorties, d’autant d’activités parasites, pour exister; en somme, lui apparaissent enfin les éléments d’un catéchisme niveau CE2 qui lui inspirent rien moins que cinquante lignes convulsives. On aimerait qu’il comprenne qu’il n’a pas non plus besoin d’autant de lecteurs.

 

 

Romaric Sangars

 

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