Jean-Luc Gréau n’est pas un malappris, encore moins un fantaisiste. Il appartient au club, de plus en plus ouvert, de ceux qui, à une époque moins folle, eussent pu prétendre à une trajectoire intellectuelle parfaitement conformiste : économiste libéral de centre-droit, ancien conseiller au MEDEF, il présente toutes les garanties de la respectabilité la plus austère. Pourtant, cet ouvrage est celui d’un esprit hardi, une incitation au déniaisement économique et politique.
Le néo-libéralisme, né sur les décombres du socialisme, n’est pas, selon Gréau, le contraire du socialisme mais son envers. Il en épouse les traits, dont le principal : l’hégémonie d’une bureaucratie, en l’occurrence financière, que l’on pourrait qualifier de nomenklatura bancaire. Extérieure au monde de la production, celle-ci a créé une idéologie par laquelle elle maximise son pouvoir et partant, sa richesse. À leur insu, les traders s’apparentent donc aux techniciens du Gosplan.
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Leurs innovations financières démantèlent les fondements mêmes du marché : le jeu des changes flottants, par l’incertitude qu’il crée, évince le contrat au profit du pari ; la titrisation, c’est-à-dire le fractionnement des obligations et leur revente sur le marché, remet en cause les notions même de la propriété individuelle et de responsabilité qui lui est afférente ; enfin, le quantitative easing dévoie les banques centrales de leur rôle de surveillance de la masse monétaire en circulation pour en faire les garantes, en dernière instance, de la valeur des emprunts. Au plan politique, le néo-libéralisme se caractérise par l’avènement de la supranationalité et du pouvoir des juges, ce qui a donné naissance à la technostructure appelée « gouvernance » – ou construction européenne, et dont la fonction concrète est d’entraver les États.
Le néo-libéralisme serait-il donc un capitalisme devenu fou ? Certes. Mais le capitalisme, dans la mesure où son essence est tension constante vers l’illimité, n’est-il pas forcément sujet à l’hubris ? Autrement dit, n’était-ce pas son destin que de ruiner jusqu’à ses propres fondations ? Lénine ne l’avait-il pas pressenti quand il affirmait que les capitalistes vendraient jusqu’à la corde vouée à les pendre ? Dernière question enfin, dont la réponse déterminera le contexte politique futur : de quoi sera capable cette nomenklatura financière pour maintenir son hégémonie ? Peu avant sa mort, Soljenitsyne avertissait les Occidentaux : « Je reviens d’où vous allez ».

Gallimard, 160 p. – 17 €





