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Les cadets de Gascogne

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Publié le

11 septembre 2018

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EcoleTaurine3

Souvent décriée et attaquée, par idéologie ou incompréhension, la corrida, dès l’arrivée des bourgeons, déclenche levée de boucliers, manifs et pétitions. Pourtant il n’y a jamais eu autant de novilleros en France que cette année. Derrière cet apparent paradoxe, il y a le travail gigantesque d’afficionados qui perpétuent leur tradition envers et contre tout.

 

Les Landes étaient depuis la nuit des temps une terre de marais et de sable. Une vieille chanson du haut Moyen-âge décrit les déboires des pèlerins de Compostelle qui devaient les traverser : Quand nous fûmes dedans les Landes / Bien étonnés / Avions de l’eau jusqu’à mi-jambes / De tous côtés. Pour garder les troupeaux, les bergers landais utilisaient ces échasses qui ont fait leur légende, jusqu’à ce que Colbert fasse planter des pins maritimes destinés à fournir en mâts la marine française trois cents ans plus tard. Depuis la terre a été stabilisée et les marais assainis, en particulier par l’amour de l’impératrice Eugénie qui appréciait particulièrement la région.

C’est l’endroit qu’a choisi Richard Milian pour y fonder l’école taurine Adour Aficion. La route qui y mène depuis le village voisin de Cauna sinue entre bois et champs de maïs. Sa petite arène est nichée dans la fraîcheur d’une pinède entre deux étangs bleu lagon. Un paradis. Nous garons notre voiture à l’ombre d’un chêne. À l’entrée de l’amphithéâtre, des mères de famille assises sur des chaises en plastique et des glacières à la Marcelo Bielsa regardent leurs enfants s’entraîner. Pieds nus sur le sable brûlant, ils apprennent à devenir toreros.

 

Ce lexique, qu’il faut faire l’effort d’apprendre, renforce l’aspect liturgique de la corrida comme le latin à la messe.

 

La tauromachie c’est d’abord un vocabulaire. Tout commence par l’aficionado, c’est à dire l’amateur de tauromachie. Celui qui affronte puis tue le toro bravo (taureau de combat), dans son habit de lumière est le matador. Le terme torero désigne l’ensemble des intervenants d’une corrida : le matador, mais aussi les banderilleros et les picadors. Attention à ne jamais employer le mot « toréador » : il a été inventé de toutes pièces par les librettistes de Georges Bizet pour satisfaire une rime dans Carmen, l’opéra culte dont les airs sont sur toutes les lèvres aux ferias.

De manière générale, l’espagnol est la langue officielle de la tauromachie. Les opposants à la corrida voudraient y voir la preuve que cette culture a été totalement importée, récemment, et que sa défense en tant que patrimoine local n’a pas lieu d’être. Comme toujours, la réalité est plus complexe : l’espagnol remplace les anciens patois disparus courant vingtième siècle, avec lesquels il présentait des similitudes. C’est un aspect très important, à tel point qu’il est impossible de réussir dans la tauromachie sans un nom adéquat: par exemple le très français Jean-Baptiste Jalabert a fait carrière sous le nom de Juan Bautista. Dans le même esprit, les frères nîmois Alain et Christian Montcouquiol ont toréé sous les noms de Nimeño I et II, en hommage à leur ville. Ce lexique, qu’il faut faire l’effort d’apprendre, renforce l’aspect liturgique de la corrida comme le latin à la messe. Il y a quelque chose de sacré dans ce duel loyal entre l’Homme et la Nature, personnifiée par le toro. Un sacré que les jeunes novilleros, c’est à dire les futur toreros, discernent pas à pas dans leur formation.

 

La route de l’arène est longue

Ils sont aujourd’hui une dizaine, âgés de dix à dix-neuf ans. La plupart baignent dans le milieu de la corrida depuis l’enfance. « Depuis qu’il a quatre ans, il s’entraîne dans la cuisine avec un torchon », nous dit en souriant la mère du plus jeune. Un garçon blond à l’accent prononcé a, lui, un parcours plus atypique : étudiant à l’École des chartes, il descend en train tous les week-ends pour s’entraîner. Et tous d’un sérieux imperturbable.

Ici, la parole est rare, ce qui la rend précieuse. Entre deux conseils des formateurs on entend le vent qui a pris de la vitesse sur l’étang venir faire trembler les arbres, ainsi que le crissement des pieds et des capes sur le sable grossier de l’arène. Peut-être est-ce la chaleur qui rend tout le monde si avare de mots. Après quelques dizaines de minutes d’entraînement, presque tous les élèves se mettent torse nu pour ne pas tremper leur haut de sueur. Ils bénéficient des conseils de Richard Milian, ancien matador biterrois, et de Mathieu Guillon, un jeune matador qui a récemment fait part de sa décision de rester banderillero. Issu de l’école Adour Aficion, il a fait un parcours de novillero remarquable, jusqu’au jour de son alternative en 2012. Cette cérémonie est l’étape la plus important du camino, le chemin pour devenir matador de toro.

Comparable à un adoubement, l’alternative est le jour où le novillero tue son premier taureau, en présence de son parrain et d’un témoin. Ce jour- là, Mathieu Guillon n’a pas réussi à tuer son taureau, chose qui arrive mais qui a mal engagé sa carrière. Après plusieurs années difficiles, « El Monteño » (le Montois) a décidé d’échanger l’habit d’or pour celui d’argent. Dans ce milieu, il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus. Même si le banderillero n’a pas le prestige du matador, ce poste particulier demande un grand niveau technique et comporte des risques considérables. Un entraînement régulier est absolument nécessaire. En s’entraînant à Adour Aficion, il prodigue ses conseils aux plus jeunes, tout en disant lui-même : « Mon parcours est un peu l’exemple à ne pas suivre ». Pour autant, tous les novilleros le considèrent avec respect : s’il n’a pas réussi à devenir une gura (une star), il a été un novillero brillant, a eu son alternative, toréé à plusieurs reprises, et demeure un banderillero de talent. Quand il parle, on se tait. L’humilité c’est l’esprit de la tauromachie.

 

Concentration

Pour apprendre à toréer, rien de mieux que se mettre dans la tête du taureau. Les enfants se mettent en duo : l’un fait le taureau et l’autre le matador. Celui qui incarne le taureau se courbe, tient à bout de bras deux cornes enfoncées dans une barre de bois, et court vers le leurre.

Le futur matador le défie du regard, puis l’emmène où il veut avec sa « capote » (prononcez capôté). Cette cape assez rigide de couleur rose et jaune sert de leurre pendant le premier tercio (tiers-temps). Les deux niños sont d’un sérieux et d’une concentration absolue. Celui qui incarne le taureau se surprend à gratter le sol de ses pieds et à souffler en gonflant les joues. Le matador le regarde d’un œil noir, cambré à l’extrême. Il répète les mêmes passes des milliers de fois au ralenti, jusqu’à se rapprocher de la pureté de geste la plus parfaite. Le mouvement doit être précis et franc, mais avoir une fluidité et un style qui impose au matador de vivre totalement sa corrida. Le regard extérieur n’existe plus dans l’esprit de ces enfants qui sont intégralement possédés par l’expression de leur art pendant qu’ils manient la cape.

 

Lire aussi: À l’ombre des épées

 

La plus lourde utilisée pendant le premier tercio pèse entre 4 et 6 kilos. Un poids considérable porté à bout de bras. Sans faire de sport particulier à part un peu de course pour le souffle, les élèves ont une forme physique spectaculaire. La répétition interminable des mouvements au ralenti gonfle et sculpte les muscles. Tout le corps est sollicité : le dos doit tenir droit, le tronc doit être souple, le bras doit être puissant, et il est indispensable d’avoir des jambes de danseur pour ce bal particulier.

Richard Milian ne ménage pas ses efforts. Sur ses nombreuses cicatrices on lit comme dans un livre son parcours de matador. Elles rappellent aux élèves pourquoi l’exigence ne peut être qu’absolue : l’enjeu d’une corrida n’est rien moins que la vie. En sueur lui aussi, il s’investit à fond pour ciseler le geste de ses élèves. Il ne laisse rien passer et peut demander à un enfant de recommencer indéfiniment sa passe si l’angle du pied n’est pas assez ouvert, ou si l’épaule est trop basse. Un élève se montre trop lent, la réaction est immédiate : « C’est quoi ça ? Tu es paresseux, c’est de la tauromachie corse ! »

 

Sang-froid

Provoquer le taureau pour qu’il attaque est une science. Il faut se placer à la bonne distance, faire onduler avec précision la muleta, et accrocher son regard. Il n’y a aucune place pour l’approximation face à un animal qui pèse entre 500 et 600 kilos de muscles et de nerfs, sélectionné génétiquement et depuis trois millénaires pour une seule qualité : son agressivité. C’est l’immobilité qui est la plus grande sécurité du matador. Seul le leurre doit bouger, et le bras qui le guide. Un sang-froid parfait est requis : le taureau apprend très vite, et s’il comprend que quelque part près du leurre virevoltant et insaisissable se cache quelque chose de plus inquiétant encore, il va rapidement chercher à l’atteindre. À ce stade, le danger deviendra critique pour tous les humains sur le sable de l’arène.

Sport

Mathieu Guillon s’entraîne aux banderilles. Posées pendant le deuxième tercio, ces piques d’environ 70 centimètres terminées par un harpon sont destinées à fatiguer le taureau, et à lui faire perdre une partie de sa lucidité à cause de l’adrénaline. Bien qu’elles fassent saigner abondamment l’animal, il souffre relativement peu grâce à des dégagements massifs d’endorphine. Pour les planter, le banderillero doit attirer l’attention de l’animal, déclencher une charge, et s’en écarter au dernier moment d’un bond pour planter les deux banderilles d’un coup sec. S’il échoue à planter les deux, il recommence avec deux banderilles encore. Un exercice qui nécessite une forme excellente et des réflexes conditionnés par le travail du geste. Pour s’entraîner, l’école possède un carreton : une brouette avec une seule roue, dont l’avant est une tête de taureau. Juste derrière la tête, une pile de carton sanglée sert de cible.

 

Lire aussi :  Robert Ménard : « Autour du taureau, on renoue avec des traditions »

 

Entre deux exercices, les élèves se placent spontanément dans les zones d’ombre de l’arène pour écouter leur professeur. Au-dessus des petites loges de sécurité placées autour du ruedo (la piste), sont inscrits en rouge sur des briques beiges des noms de matadors français contemporains : Nimeño II, Sébastien Castella, Denis Loré, mais aussi Richard Milian. Sur l’un de ces emplacements, du ciment cassé témoigne qu’un nom y fut affiché avant d’être fracassé pour une affaire d’honneur. Au pays du soleil, les habitants ont le sang chaud.

 

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