J’allais à une conférence à l’Unesco. Les cerbères scannèrent mon sac et décelèrent un couteau. Ils voulurent le voir. Je le leur montrai fièrement en expliquant : « C’est mon canif. Ça me sert pour le saucisson. Et aussi pour les sandwichs, vous avez remarqué que ceux qu’on achète en boulangerie nécessitent presque toujours qu’on étale mieux le beurre? Et pour la garniture – »
À l’Unesco, qui se vante d’archiver le patrimoine culturel immatériel de l’humanité, canif n’existe pas
Le plus maussade m’interrompit. « On peut pas laisser entrer ça ici », lâcha-t-il. Je fis remarquer que « ça » était un Violon Gimel et que l’Unesco abritait des objets qui me paraissaient moins anciens, moins honnêtes, moins sûrs, en un mot, que mon canif. Le maussade ajouta une nuance de torvitude à sa moue et je compris que ma légèreté n’était pas plus de mise que mon canif. Je fis demi-tour. Devant-moi s’étendait la place de Fontenoy (victoire de Louis XV), en demi-lune. Une dame promenait son chien, un homme attendait devant une voiture, je cherchais une cachette sûre pour mon canif. Je mis en balance dans mon esprit cette conférence sur la biennale d’art contemporain sacré, à laquelle participerait un ami, et mon canif, donné il y a très longtemps par mon père, à qui j’avais dument donné une pièce, pour ne pas couper l’amitié. L’art contemporain, même sacré (j’apprendrai plus tard que le thème 2023 était Migration(s)), ne pesait pas très lourd.
Le canif remonte à la plus haute antiquité. Mon canif se fabriquait déjà à Thiers au Moyen-Âge. C’est un des rares mots à la racine identique en basque, en breton, en provençal et en francique. Je regardais avec fureur l’entrée vitrée, ses portiques fouineurs et ses cerbères esclaves d’une consigne stupide qui voulaient voir dans un canif à manche de corne et à l’émouture discrètement ornée une arme dangereuse alors que sa lame n’avait jamais tranché que d’honnêtes charcuteries. Mais voilà, à l’Unesco, qui se vante d’archiver le patrimoine culturel immatériel de l’humanité, canif n’existe pas. Qu’importe que ce couteau pliant ait équipé des millions d’hommes dans le monde entier, des Celtes aux Sioux et des Burkinabés aux Laotiens! Nous sommes en France et mon canif d’honnête bourgeois est considéré comme une arme de sixième catégorie au même titre que les « baïonnettes, sabres-baïonnettes, poignards, couteaux-poignards, matraques, casse-tête, cannes à épées, cannes plombées et ferrées » et autres fléaux japonais et étoiles de jets, droit sortis des films de kung-fu.
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Je soupirai et jetai dans la balance, du côté de l’art contemporain, mon amitié. Les plateaux s’équilibrèrent. Je jetai alors mon canif au pied d’un arbre, au milieu d’une touaffe d’herbe citoyenne et inclusive, rentrai dans l’Unesco et assistai à la conférence. En sortant, le canif était encore là. Je le dépliai par pur plaisir. Son émouture me parut supérieure à l’assemblage de tôles d’acier peintes en rouge de Jacobsen qui flanquait la guérite vitrée, son tranchant me promettait plus de plaisir que la lecture de « La technodiversité, outil clé de la décolonisation numérique ». Modeste, universel, pliant, solide, d’un poids idéal dans la main, dévolu aux usages ordinaires et donc aux nécessités impérieuses, le canif est de droite.





