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[Reportage] Les conservateurs se rebiffent

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Publié le

13 juin 2023

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À Londres, les 15, 16 et 17 mai, s’est tenu le colloque National Conservatism, orchestré par le philosophe israélien Yoram Hazony, président de la Fondation Edmund Burke et de l’Institut Herzl. Penseurs conservateurs et déçus de la gauche y devisaient. Si la pensée conservatrice se porte au mieux, sa traduction politique suscite de sévères critiques.
Braverman

Conservatisme National, voilà le titre du colloque qui s’est tenu à l’Emmanuel Center, à quelques pas de l’Abbaye de Westminster. Conservatisme et national : deux mots sulfureux qu’en France il sera bientôt risqué de scander dans la rue sous peine d’être dissous par le ministre de l’Intérieur… Quoi de plus engageant que d’aller écouter les nouveaux émancipateurs, subversifs gardiens de la tradition qui nous sortiront du marais progressiste. Plongée au sein des abolitionnistes du wokisme.

Au micro, soixante essayistes, universitaires, politiciens et têtes pensantes des think-tanks anglo-saxons ont exploré deux questions : qu’est-ce que le conservatisme ? que doivent faire les conservateurs pour gagner la partie ? Le ton oscillait entre conseil de guerre et séminaire de philosophie. Chacun d’énoncer les principes du conservatisme, droit de propriété, État de droit, liberté d’expression, démocratie parlementaire, et les quatre F : faith (foi), family (famille), flag (drapeau), freedom (liberté).

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La famille est en chute libre, le taux de fécondité au Royaume-Uni est de 1,7 enfant par femme. C’est très en dessous du taux de fécondité au sein de ce colloque. Le député tory Jacob Rees-Mogg (six enfants) et l’organisateur Yoram Hazony (neuf enfants) n’ayant pas compté leurs efforts pour assurer le renouvellement de la population conservatrice. D’ailleurs, on nous dit que l’auditorium de 900 personnes a drainé 40 % de moins de trente ans. On a vu beaucoup d’étudiants, bien mis, élégants, nul piercing et pas un cheveu bleu.

La nation est chantée comme échelon idéal de gouvernement, plus efficient que les paquebots onusien ou européen. On prône l’approche organique d’une nation imprégnée de la culture, de l’histoire et des mœurs du pays. « La tradition, c’est la chair de l’histoire » nous dit-on. Et c’est ainsi que le contrat social selon Edmund Burke relie les morts, les vivants et ceux à naître. La nation plutôt que l’État; l’État au service de la nation. Un État resserré et créatif, affairé à concevoir une politique industrielle plutôt qu’à régenter la vie privée. Le conservatisme, c’est le refus du dogmatisme et le parti conservateur « une pluralité de voix antisocialistes » (la formule est de Fred de Fossard, du think-tank Legatum).


Yoram Hazony, philosophe israélien, l’organisateur de la conférence (© Stuart Mitchell)

Force déclarations de principes, trop peu de gazette politique ! En trois jours, pas un mot sur la guerre des chefs qui se profile aux primaires républicaines outre-Atlantique. Malgré la participation au colloque des figures les plus renseignées – Michael Anton, ex-conseiller com’ de Trump ; Kevin Roberts, patron de l’Heritage Foundation ; J.D. Vance le sénateur d’Ohio –, on n’eut pas de pronostic sur la rivalité entre Donald Trump et le gouverneur de Floride Ron DeSantis. Pas un mot non plus sur la débâcle de l’ex-chef du parti Tory Liz Truss, qui détient le record de brièveté aux affaires avec ses 49 jours au poste de Première ministre du Royaume-Uni à l’automne dernier. Que s’est-il passé? Qui l’a poussée dehors ? Motus.

Pourtant le colloque a eu les honneurs des plus hauts responsables. Suella Braverman, ministre de l’Intérieur d’origine indo-mauricienne, a raconté l’émigration de ses deux parents. En 1953, la famille de sa mère se regroupait autour d’un poste de radio pour suivre le couronnement d’Elisabeth II. Et il y a quelques semaines, leur Suella était responsable de la sécurité et du bon déroulement du couronnement de Charles III. Gratitude, sens du travail, mérite, volonté… conservatisme. Pour conclure, Braverman en appellera pudiquement à éviter les guerres fratricides au sein du parti, mais n’en dira pas plus.

Le conservatisme, c’est le refus du dogmatisme et le Parti conservateur, « une pluralité de voix anti-socialistes »

Dès le premier jour, au matin, trois militants s’étaient postés devant le bâtiment avec une sono assourdissante pour protester contre le gouvernement fasciste de Rishi Sunak et troubler le colloque, sans se douter à quel point ils eurent pu applaudir à de nombreux commentaires des speakers. Car à la tribune, le parti Tory en a pris pour son grade. Il a failli ! Il a trahi ! Il s’est agenouillé devant Greta Thunberg ! Les tories infligent à leurs députés des séminaires antisexistes, ouvrent grand les frontières, déroulent le tapis rouge aux progressistes qui conquièrent les institutions culturelles. Le lien s’est dégradé entre gouvernants et gouvernés. La confiance est rompue. À quoi sert le parti Tory, s’insurge-t-on ? L’attaque est rude. On cite la loi de John O’Sullivan : « Toute organisation qui n’est pas explicitement à droite, avec le temps, finira à gauche. » Exactement comme en France, la droite de gouvernement regarde à gauche.

Les conférenciers évoquent à répétition 2016 (victoire inespérée du Brexit) et 2019 (raz de marée tory aux Communes). Autant d’occasions manquées car rien n’a changé. L’immigration nette flambe : 606 000 personnes en 2022. Même s’il est dû en partie à l’afflux de citoyens d’Hong Kong ou d’Ukraine, le chiffre bat tous les records. Le bilan de l’exécutif conservateur n’est pas fameux. Mais on redoute l’alternative. S’il l’emportait aux prochaines élections, le patron des travaillistes promet de donner le droit de vote aux Européens, façon de renouer avec l’UE. La décennie Tony Blair (1997-2007) est accusée de tous les maux : vandalisme constitutionnel, baisse de niveau dans l’éducation supérieure, dépeçage du Royaume avec la création des parlements écossais, irlandais et gallois.


La table ronde « histoire et patrimoine ». De gauche à droite, Nigel Biggar, Emma Webb, Zewditu Gebreyohanes, Ofir Haivry, David Starkey (© Stuart Mitchell)

Alors d’où viendra le sursaut ? Katharine Birbalsingh, principale de l’école Michaella réputée pour ses méthodes rigoureuses, va secouer l’assistance, qui n’attend que ça. Levez-vous ! Tenez bon ! Finissons-en avec la lâche hypocrisie. Regardez ce qui se passe dans les écoles. Birbalsingh tape juste: les conservateurs ont perdu la main, intimidés par l’arrogance du camp d’en face. Le wokisme prospère sur la lâcheté du bon bourgeois qui laisse progresser l’endoctrinement au détriment du savoir.

« Les faits, rien que les faits. La gauche hait les faits. Ils aiment les sentiments. Les faits parlent pour nous, harangue l’historien David Starkey. Lisez Orwell. L’autoritarisme commence toujours par une attaque contre l’histoire. » Son collègue Nigel Biggar met en cause le sentiment de culpabilité qui ébranle la confiance en soi d’un peuple et ruine jusqu’à sa politique étrangère. Comme va le confirmer l’ex-patron de MI6 Richard Dearlove (un patronyme qui ne s’invente pas…) : la repentance n’aide pas à repérer l’ennemi.

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Les conférenciers condamnent d’une seule voix l’épidémie de haine de soi. Ce colloque autour du conservatisme national a élargi le cercle. Le politologue Éric Kaufmann, l’essayiste David Goodhart, la « féministe réactionnaire » Mary Harrington, l’ex-journaliste au Guardian Mélanie Phillips, beaucoup d’orphelins en politique, déçus de la gauche qui n’iraient pas jusqu’à se dire conservateurs, trouvent refuge dans ce club-ci. Et Toby Young, fondateur du syndicat de la liberté d’expression (Free Speech Union) se félicite que la cancel culture renforce les rangs du conservatisme en y amenant les artistes et penseurs les plus renommés – la très progressiste J.K. Rowling pour ne citer qu’elle. « Rejoignez nous ! » « Join the resistance! » conclut Toby Young. Osez le conservatisme !


BURKE, LE PÈRE FONDATEUR

La Fondation Edmund Burke a été créée en 2019 pour promouvoir la pensée conservatrice telle que conçue par Edmund Burke (1729-1797), philosophe anglo-irlandais et député du parti Whig à la chambre des Communes. La déclaration de principes de la Fondation énonce dix thèmes: l’indépendance nationale, le rejet de l’impérialisme et du globalisme, le gouvernement national, la foi comme fondement moral de la nation et la liberté religieuse, l’État de droit, la liberté d’entreprendre, le financement public de la recherche, la famille traditionnelle, le contrôle de l’immigration et le refus de la discrimination raciale. La Fondation Edmund Burke organise des colloques dans les capitales européennes (Rome 2020, Bruxelles 2022, Londres 2023) et des USA (Washington 2019, Orlando 2021, Miami 2022).

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