Skip to content

Les critiques littéraires de juin

Par

Publié le

21 juin 2022

Partage

Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de juin.

Le dernier jour de Patrick Dewaere

Un fauve, Enguerrand Guépy, Le Rocher, 200 p., 17,90 €

Le 16 juillet 2022, Patrick Dewaere aura disparu depuis quarante ans. Les éditions du Rocher ont la judicieuse idée de proposer une nouvelle édition
d’Un Fauve, le très bon roman dans lequel Enguerrand Guépy raconte le jour où le fauve, alors qu’il n’avait plus qu’un pas à faire pour tutoyer les étoiles, s’est couché, Dieu sait pourquoi. Comme dans toute vraie tragédie, nous avons beau connaître l’inéluctable fin, nous refusons d’y croire jusqu’au rideau. Entre en scène, sous la plume de Guépy, un homme au sommet de son art, de sa vie, de sa gloire. Il n’a jamais été si prêt au combat, ce qui tombe bien puisque nous sommes au matin où Dewaere doit entamer le tournage du film de Lelouch sur Marcel Cerdan. Le boxeur implacable, ce sera lui, Patrick Dewaere, ça ne pouvait être que lui, et il est paré. Il est entraîné, il a tant sacrifié pour être à la hauteur du rôle ! Il est dans le taxi pour se rendre sur le plateau, et tout bascule. L’auteur du roman s’immisce alors dans la faille que laisse la biographie pour tâcher de comprendre ce qui s’est passé. Quel démon aura pris possession de l’acteur au moment où il s’approchait de la consécration ultime ? Et si tout était joué d’avance ? Le tour de force de Guépy tient à cette maîtrise d’un tempo parfait, nous donnant à croire tout au long du livre que le sort pourrait être conjuré tout en éclairant la part sombre de l’acteur qui ne nous est pas nécessairement connue. Un très bel hommage à un acteur aussi génial que mystérieux. Matthieu Falcone


Thriller improbable

Les vingt journées de Turin, Giorgio Di Maria, Do, 164 p., 18 €

Voici un roman totalement bizarre, aux allures de thriller gothique improbable et bref. À Turin, dans une époque qui pourrait être la fin du siècle dernier, une épidémie d’insomnies pousse les gens à se promener la nuit, et des tueurs mystérieux à les massacrer. Dix ans plus tard, le narrateur, flûtiste amateur et détective à ses heures, enquête sur ce qu’on a nommé depuis les « vingt journées de Turin » Paru en 1977 sous la bannière d’Il Formichiere, petite maison qui fermera ses portes six ans plus tard, ce roman s’inspire probablement de la vague d’attentats qu’a connue l’Italie pendant les années de plomb. L’auteur, le turinois Giorgio di Maria, était un musicien, membre fondateur en 1958 du groupe Cantacronache, devenu écrivain après avoir lu Le Procès de Kafka. Il paraît qu’il a travaillé chez Fiat, puis comme critique théâtral pour le quotidien communiste L’Unita, et qu’il a tourné religieux dans les années 1980. Il est mort en 2009, âgé de 85 ans. Oublié depuis quarante ans, Les Vingt Journées de Turin a connu un regain de notoriété après sa traduction chez Norton, aux États-Unis, par le journaliste australien Ramon Glazov, lequel dit y voir une incroyable prémonition de Facebook, et un exemple typique de la littérature mystérieuse qu’on produit à Turin. Le livre a depuis été réédité en Italie et le voici qui paraît en France, où il trouvera naturellement sa place au rayon des OVNI contemporains. Bernard Quiriny

Lire aussi : [Cinéma] Je tremble ô matador : un travelo sans divertissement

Éveil fastidieux

Traversée, Rivka Nadel, Actes Sud, 208 p., 19,50 €

Bien que tardif, ce premier roman qui a tous les attributs du genre (récit de formation évoluant entre initiation, espoirs, désillusions et révélation) relate l’entrée de la narratrice, d’extraction ouvrière, au prestigieux lycée Henri IV tout juste ouvert à la mixité. Sa passion pour la littérature, son amitié-amoureuse pour un beau jeune homme qui la prend sous son aile avant de lui préférer une nouvelle, les professeurs qu’elle révère, son assèchement intérieur durant le formatage intellectuel qu’imposent les classes préparatoires, tout cela précède son retour à ses racines juives et à l’étude de la Thorah, une révélation qui coïncide avec le bouleversement amoureux et une forme d’éclosion de tout son être. Bien. Mais c’est scolaire, poussif, appliqué, avec des descriptions inutiles, voire fausses (p. 43 : l’entrée du métro est annoncée par « une arcade vert sombre de style art déco » alors que ces arcades sont typiques de l’art nouveau), et ça déroule dans des longueurs exténuantes beaucoup d’atermoiements de pucelle, au point qu’on bâille en permanence devant un accouchement de soi aussi fastidieux. Romaric Sangars


Le Dante du Covid 19

L’Histoire Splendide, Guillaume Basquin, Tinbad, 344 p., 23 €

Reprenant le titre d’un livre abandonné d’Arthur Rimbaud, Guillaume Basquin, directeur de la revue littéraire Les Cahiers de Tinbad, a fomenté un livre-monstre polyphonique, parfois plurilinguistique, non ponctué et prophétique, brassant citations, notations, réflexions métaphysiques, ironiques ou provocantes, journal intime et aperçus sur la Genèse, pour se déchaîner finalement contre la « terreur » sanitaire induite par la crise du Covid 19. Entre Philippe Sollers et Didier Raoult, l’expérimentation 70’s et internet, ce livre étrange est aussi fascinant que fatigant, tant son vertigineux débit compte de fulgurances malgré son côté fourre-tout outrancier. Méprisant superbement un potentiel public, Basquin use d’une liberté totale, jusqu’à l’informe, et ose tous les parallèles, même absurdes. Sans doute son livre brûlera- t-il les mains de beaucoup de lecteurs, même complotistes (il leur est dédié), on peut néanmoins en saluer la verve et l’audace. RS

Lire aussi : [Cinéma] Sweat : Véronique et Davinaze

Tant pis pour le Berry !

Carnets secrets du Boischaut, Catherine Dutigny, Maurice Nadeau, 276 p., 19 €

Le roman rural burlesque, éventuellement mâtiné de fantastique, est un genre savoureux et bien de chez nous, qui parmi ses continuateurs aujourd’hui compte notamment l’excellent Franz Bartelt. Catherine Dutigny s’y essaye en plantant sa caméra dans le Boischaut, en plein Berry, « pays vallonné et coupé de haies vives » (dixit G. Moreau dans « Boischaut, étude morphologique régionale », Bulletin de l’association des géographes français, 1953). Las ! La quatrième de couverture a beau citer Marcel Aymé, saint-patron du genre, ça ne prend pas, la faute, peut-être, au style chargé. « À quelques pas d’elle, de profil, la forme ventripotente dont les plis adipeux débordaient d’un ample pantalon tombant en accordéon sur de rustiques galoches ne pouvait être que l’incarnation fumeuse d’Augustin » : trop d’adjectifs. Ça ne décolle pas, tant pis pour le Berry. BQ


Bref, mais quand même trop long

Pour vous combattre, Joseph Andras, Actes Sud, 146 p., 17,50 €

Un bref récit à la façon d’Éric Vuillard, consacré aux débuts de la République et à quelques figures de conventionnels dont Camille Desmoulins. Le style maniéré est plein de procédés originaux, comme celui qui consiste à supprimer les articles : « le vent a goût d’herbe et de terre sale », « les cadavres flottent pareils à fleurs pourries », « les corps ne sont plus que carcasses ». Joseph Andras s’échine à écrire de jolies phrases poétiques (« ils s’apprêtent à disparaître dans le soir qui s’éploie »), à inventer des tournures tarabiscotées (« à peu de pas des pierres que bat le vent, un convoi de révolutionnaires va cheminant ») ; on le regarde se donner du mal, puis on l’abandonne à son labeur. Jérôme Malbert

Lire aussi : Depardieu et les Français mis à nu

Un beau petit volume

Audrey Beardsley, Robert Ross, Grasset, 76p, 8,50€

De l’illustrateur Aubrey Beardsley, mort de la tuberculose à 25 ans, André Pieyre de Mandiargues, qui l’admirait et qui l’a traduit, a dit je ne sais plus où que c’était le seul Anglais à avoir jamais su tenir un crayon. Charles Dantzig traduit aujourd’hui le petit essai que lui a consacré Robert Ross, son ami et celui de Wilde, dont il fut le jeune amant à Cambridge en 1886, puis le camarade fidèle et l’exécuteur testamentaire après sa mort. Journaliste, écrivain, critique d’art, Ross fut une figure de la vie culturelle anglaise entre les années 1890 et sa disparition, en 1918. Paru en 1912, Aubrey Beardsley était orné, dans l’édition originale, de 16 illustrations, non reprises ici. Ce beau petit volume n’en mérite pas moins le coup d’œil, d’une part pour le témoignage de Ross (qui évoque notamment l’incroyable perfectionnisme de Beardsley, prompt à se rendre chez ses amis pour détruire les dessins de lui qu’il n’aime plus : « Certains d’entre nous étaient si embêtés qu’ils finirent par mettre sous clef ses œuvres anciennes »), d’autre part pour la longue préface de Dantzig, qui semble connaître si bien l’Angleterre des années 1890-1900 qu’on le croirait descendu d’une machine à voyager dans le temps. BQ

Noblesse oblige

Voyage autour de mon enfance, Emmanuel de Waresquiel, Tallandier, 192p., 18€

Historien de formation et biographe à succès, Emmanuel de Waresquiel relate cette fois le chemin de sa propre enfance (ses dix premières années) dans l’ouest de la France à la fin des années 50, nous confiant en préambule : « On ne s’intéresse pas impunément à la vie des autres sans se pencher sur la sienne ». Ce récit empli de pudeur évoque la famille de l’auteur, aristocrate à la parenté illustre demeurant encore dans le château de ses aïeux. Une vie provinciale paisible faite de plaisirs surannés où le terme « maison » est préféré à celui de château témoignant ainsi d’une appétence familiale pour la discrétion. Derrière les réminiscences de l’enfance, l’auteur reprend ses habitudes de biographe invétéré en dressant par rafales de détails les portraits de ses ancêtres à la généalogie prestigieuse et dont les destins se confondent avec la Grande Histoire. Un beau récit, historique et intime, écrit dans un style raffiné. Princier. Zoé Leuchter

Lire aussi : Louis-Ferdinand Céline : polar posthume

Le grand roman des classiques

La fabrique du chef-d’oeuvre, Sous la direction de Sébastien Le Fol, Perrin, 432p., 23€

Répondant dans sa préface aux inquiétudes exprimées par Alain Finkielkraut quant au crépuscule du règne de la littérature, Sébastien Le Fol propose par ce livre collectif de revivifier notre intérêt pour les classiques en en donnant les romans de formation. Vingt-trois monuments français, créés depuis Rabelais jusqu’à de Gaulle, se voient donc éclairés par autant d’écrivains, critiques ou essayistes contemporains, parmi lesquels les romanciers Christian Authier, Sébastien Lapaque et Nicolas d’Estienne d’Orves, Mathilde Brézet (récemment co-lauréate du prix Cazes), le célèbre journaliste littéraire Jérôme Dupuis, le non moins célèbre Jean-François Kahn, le grand universitaire Antoine Compagnon ou le pétillant Mathieu Bock-Côté. Évidemment, l’ensemble est inégal (Compagnon reste dans un registre universitaire assommant ; Authier nous évoque au contraire d’une manière sensible, enlevée et mousquetaire, la création du chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas), mais l’objectif est quoi qu’il en soit atteint. Remis dans le contexte de leur création, ces chefs-d’œuvre sont comme réchauffés à leur première flamme, ils se revêtent de leur dimension urgente et nécessaire, ils sont ramenés aux circonstances bouleversantes qui les firent naître. Ainsi Pascal se lance dans ce qui sera édité comme ses Pensées après avoir assisté à la guérison miraculeuse d’une jeune fille à Port-Royal, décidé à combattre l’incrédulité par sa plume alors que Dieu offre contre elle de tels signes. La Fontaine a quarante-deux ans, s’ennuie, et n’a connu que des succès confidentiels lorsqu’il a l’idée, lors d’un voyage en Limousin, d’exploiter un genre mineur qui lui vaudra aussitôt une gloire immense et pérenne, tout en épuisant par la perfection le genre en question. Stendhal, espérant raviver sa flamme, fuit une femme qu’il aime encore en application de ses propres théories quand il découvre, dans sa ville natale un fait divers qui va cristalliser toutes ses obsessions. Une entreprise salutaire dont le résultat se révèle aussi riche que stimulant. Romaric Sangars

Abécédaire cocasse

Carpe et lapin, François Gibault, Gallimard, 304p., 21€

L’avocat et écrivain François Gibault, également exécuteur testamentaire de Louis-Ferdinand Céline, a été remis sous les projecteurs ces dernières semaines, comme à chaque fois qu’il est question de l’auteur du Voyage au bout de la nuit. Mais il est lui-même auteur de romans, de poèmes, de journaux et, en ce printemps 2022, de cette collection de formules et de citations glosées classées par ordre alphabétique, où l’on se sert comme sur une table bien achalandée pour une espèce d’apéritif de l’esprit. De la simple plaisanterie à la sentence parfois crépusculaire, par exemple : 

« IMPRIMERIE : Elle a partagé les beaux jours de christianisme et les deux sont en train de mourir ensemble. » À déguster entre deux pavés avec un bon Gin. RS

Lire aussi : [Cinéma] La Maman et la Putain : film occulte

En rose et noir

L’ouverture des hostilités, Christian Authier, Presses de la cité, 230p., 20€

Nous sommes à Toulouse en 1993. Frédéric Berthet est enseignant en lettres à la faculté du Mirail. Parmi ses étudiants figure un Croate de 30 ans, Zlatko Maric, dont l’oncle vient d’être assassiné à Montauban. Nous sommes alors en pleine explosion de la Yougoslavie. Ce meurtre se trouve être en relation avec un trafic d’armes à destination de la Croatie auquel se trouvent mêlés certains agents du contre-espionnage français. Un agent de la DGSE, Jérôme Gerbier, est alors dépêché à Toulouse pour mettre la main sur Zlatko Maric et certains documents qu’il détient. Voici campé le décor de ce roman noir, fruit de l’imagination féconde de l’une des plumes toulousaines les plus acérées. Christian Authier reconstitue ici avec un grand réalisme le décor de la Ville rose d’il y a trente ans et l’ambiance trouble qui régnait alors en France autour des questions balkaniques. Jérôme Besnard

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest