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Les critiques littéraires de février 1/2

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Publié le

19 février 2021

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Les critiques littéraires du mois de février par Bernard Quiriny, Jérôme Malbert et Romaric Sangars. Partie 1/2.

VIRTUOSE ET COSMOPOLITE 

Cancion d’Eduardo Halfon, traduit de l’espagnol par David Fauquemberg, Quai Voltaire, 170 p. — 15 €

Au début, on pense à une autofiction sur l’absurdité de la vie littéraire : Eduardo Halfon, écrivain guatémaltèque, est invité au Japon dans un colloque d’écrivains libanais. Il est vrai que son grand père était syrien, mais il y a des limites à l’assimilation… Très vite cependant, ce récit dévoile son vrai sujet : une enquête historico-policière sur les années 1960-1970 au Guatemala, ère de guerre civile et de dictature militaire, durant laquelle le fameux grand-père fut enlevé par des guérilleros gauchistes aux motivations mal déterminées, dont l’un s’appelait Canción. Le va-et-vient entre les micro-aventures d’Eduardo Halfon dans son colloque japonais et l’époque de la dictature désamorce la pesanteur du sujet, tout en conférant son originalité et son côté décalé à ce petit livre virtuose. C’est aussi, par la bande, un livre sur l’identité, ou plutôt sur les déguisements, comme l’indique comiquement l’incipit, le plus joli de la saison : « J’arrivai à Tokyo déguisé en Arabe ». Bernard Quiriny

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UNE BELLE DÉCOUVERTE 

Entre la source et l’estuaire de Grégoire Domenach, Le Dilettante, 190 p. — 17 €

Un roman qui commence sur une péniche et dont l’action se déroule pour l’essentiel dans le Jura verdoyant ne peut pas, par hypothèse, être tout à fait raté. Grégoire Domenach, du reste, n’a pas réussi que son décor : l’intrigue est très bien aussi, tout comme les personnages. Le scénario, en deux mots ? Un grand solitaire à gueule amochée, vaguement marginal, raconte à un navigateur fluvial de passage comment il est devenu l’amant d’une jolie femme de l’Est, ramenée dans le coin par son richard de mari. Il l’a lutinée avec la bénédiction de l’intéressé, qui ne bandait plus. L’affaire s’est mal terminée… Tout est réussi dans ce livre, le héros avec sa gueule de cinéma (pour un personnage de roman, c’est un compliment), le décor humide du Jura avec ses eaux troubles, l’ambiance un peu simenonienne de cette histoire d’adultère à demi-consenti, entre triangle amoureux, jalousie rentrée et piège procréatif. Une belle entrée en matière pour l’auteur, l’une des découvertes de l’hiver. Jérôme Malbert

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CHIC ET TOURBÉ

La balade de Galway de Thierry Clermont, Arléa, 90 p. — 15 €

Attention, je vais écrire quelques mots magiques, en vrac : Flaggy Shore, Cloon River, Kilmurvey, Joyce, Coole Park, Yeats, Spanish Arch, Seamus Heaney, Claddagh, Woodlawn. Théoriquement, vous devriez après les avoir lus être téléporté pour quelques secondes en Irlande, parmi les cailloux et les grands écrivains, face à la mer, avec du vent dans les cheveux et l’envie de boire un verre au Toner’s, sur Baggot Street, à Dublin – repaire successif de Bram Stoker, Patrice Kavanagh et Peter O’Toole. Je tire ces noms de La Balade de Galway, le livre qu’a ramené Thierry Clermont de ses expéditions en Irlande : il en est truffé, ainsi que de photographies, d’impressions, d’extraits de poèmes et d’anecdotes d’histoire littéraire. C’est en quelque sorte le pendant irlandais, en plus court, de son Barocco Bordello paru l’an dernier, sur Cuba. « Le verre est vide, il faut le remplir. Ce qu’on espère des îles et de leurs sortilèges ». Un petit livre en forme de dérive poétique, chic et tourbée. Bernard Quiriny

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UN CHARME FOU

Ici commence le roman de Jean Berthier, Robert Laffont, 252 p. — 19 €

Le narrateur est un lecteur – un lecteur professionnel, veux-je dire –, rédigeant des fiches à partir de scénarios proposés à la firme France Fiction, grande productrice de téléfilms, qu’on lit à peine et qu’on paye mal, mais qui lui permettent néanmoins de subvenir à ses besoins et à ceux de sa fille, Elisa, dix ans, qu’il élève seul depuis la mort de sa femme. L’attente de nouveaux manuscrits, la voisine cancéreuse, la proposition d’un week-end en Normandie par la mère de la meilleure amie d’Elisa : de ce quotidien terne et répétitif de prolétaire du divertissement aussi doux qu’inadapté, Berthier tire quelque chose d’étonnamment vivant, sensible, d’un charme fou, avec une écriture précise et une approche subtile à la fois ironique et candide. À partir de cette ligne d’un équilibre prodigieux, où tout semble s’épanouir à partir de presque rien, l’écrivain, par moments, bascule soudain dans le délire, l’absurde ou le tragique. Du grand art. Ici commence peut-être une grande oeuvre. Romaric Sangars

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ABSURDE ET SINGULIER

L’architecture de Marien Defalvard, Fayard, 300 p. — 22 €

Marien Defalvard a fait sensation en 2011 avec Du temps qu’on existait, un premier roman absurdement surécrit, prix de Flore. Il lui avait valu un passage chez Ruquier, mémorable mais triste : l’auteur, forcé de jouer son personnage de jeune premier romantique, n’avait pas l’air à l’aise au milieu du cirque. Defalvard a ensuite publié des poèmes, puis disparu. Le revoici avec L’Architecture, deuxième roman qui, après un démarrage pareil, déclenche une curiosité légitime. Comment dire ? C’est une bizarrerie. Ceux à qui le style ampoulé du Temps avait donné des envies de meurtre seront ravis d’apprendre que Defalvard ne s’est pas assagi : toujours autant d’adjectifs, de phrases tortueuses à parenthèses, de références ronflantes, de descriptions interminables du temps qu’il fait. On risque d’utiliser ce livre dans les concours de déclamations parodiques, à côté des Voleurs de beauté de Villepin ou des œuvres complètes de Yannick Haenel. Et pourtant… Si l’on veut bien faire abstraction du ridicule, de l’emphase, du fait qu’une phrase sur deux n’a pas de sens, il y a un charme improbable dans ce texte, qui se présente comme les pensées d’un architecte débarqué à Clermont-Ferrand au début des années 1990.

Il ne raconte rien, il erre et médite, en style romantico-heideggerien, parlant des villes, de la province, de l’Occident, de la modernité, d’on ne sait quoi. C’est un torrent, un magma, une coulée de lave (filons la métaphore volcanique, on est en Auvergne). Le héros cite à tout bout de champ – Pascal, Montherlant, Hölderlin, Bernanos, Muray, Valéry, l’Ecclésiaste, bibliothèque d’homme de droite inquiet, porté sur les ruminations tragiques. Il abuse des italiques, mijote des phrases impénétrables (au hasard : « Alors la politique devenait une adéquation simple : observer et former la critique (au sens kantien) du contenu moral d’une idée »). Intellectuellement, ça part en vrille à la moindre occasion : tout, chez Defalvard, est compliqué, prétexte à une digression embrouillée qui en amènera une autre. Inintelligible, vraisemblablement fumeux, absurde en tant que roman, ce livre n’en est pas moins singulier en tant qu’objet littéraire. On se demande ce qu’il en resterait si on le laissait sécher quelques siècles au soleil, pour faire évaporer son charabia, ses répétitions qui donnent le tournis, son ostentation. Peut-être rien, mais ce n’est pas sûr. Et c’est dans ce doute un peu irritant que tient, disons, son étrange réussite. Jérôme Malbert

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 GÂCHIS RUSSE

Une suite d’événements de Mikhaïl Chevelev, Gallimard, 176 p. — 18 €

Ce premier roman du célèbre journaliste d’opposition russe Chevelev commence fort : un journaliste moscovite, Pavel Volodine, est demandé en tant que médiateur par Vadim, qu’il avait fait libérer des années plus tôt après un reportage en Tchéchénie, et se met en place une récapitulation des événements de la Russie post-soviétique dans l’urgence du chantage terroriste (Vadim occupe une église bondée de fidèles). Cette mise en scène tragique est servie par une langue fluide et caustique, mais en dépit de débuts si prometteurs, le livre s’achève pourtant complètement à plat et dans une confusion morale si typique de la gauche mondiale, où toute la société russe est coupable tandis que le terroriste est une victime innocente qui renonce même, ici, à tuer qui que ce soit – le fantasme idéologique se substituant à tout souci de réalisme. Comme un manichéisme inversé n’est pas plus fin qu’un manichéisme officiel, on ne tirera de cette lecture aucun aperçu pertinent de la Russie contemporaine, le journaliste engagé ayant gâché le talent du romancier, pourtant véritable. Dommage. Romaric Sangars

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