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Les enfants qui valaient 20 milliards

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Publié le

14 janvier 2019

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Pologne

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Confronté à une crise démographique majeure, le gouvernement conservateur a lancé le plus vaste programme d’allocations familiales dans l’histoire du pays. L’objectif : relancer la natalité et réduire la pauvreté. Mais à quel prix la Pologne peut-elle encore sauver ses enfants? Rencontre avec ces familles polonaises sur lesquelles se fondent aujourd’hui les espoirs d’une nation entière.

 

Ania semble déjà épuisée. Il n’est que huit heures du matin, sa journée commence à peine. À ses pieds, Dawid et Natalia, âgés respectivement de trois et six ans, ont de l’énergie à revendre. Ils prennent un malin plaisir à échapper à leur mère qui tente de leur faire enfiler une écharpe et des gants. « Être mère c’est vraiment le plus exigeant des métiers », soupire-t-elle. Sans trop l’attendre, les deux enfants s’aventurent gaiement dans la cage d’escalier de l’immeuble. Un bâtiment particulièrement grisâtre et vieillot, comme la Pologne des années 1990 a su en produire des centaines dans ses villes déjà ravagées par un demi-siècle d’architecture socialiste. Cracovie n’a pas échappé à ce qu’on appelle ici les « blok » : dans ces immeubles de banlieue d’apparence austère, ce sont en réalité des milliers de jeunes familles comme celle d’Ania qui ont élu domicile, dans des conditions souvent assez modestes.

 

© Stefan Foltzer pour L’Incorrect

 

Ania est mère au foyer : chaque matin, c’est donc elle qui accompagne Dawid et Natalia à l’école maternelle. « Après la naissance de notre premier enfant, en 2012, je n’ai pas pu reprendre mon travail. C’était difficile, on s’en sortait, mais on se serrait vraiment la ceinture. Aujourd’hui, j’ai un deuxième enfant. Mais notre famille vit bien mieux qu’avant ». Une situation qu’Ania attribue en grande partie à la mise en place, début 2016, de l’une des mesures-phares du gouvernement conservateur : le programme « 500+ ». Le principe est simple : à partir de son deuxième enfant, chaque famille se voit verser 500 zlotys (120 euros) d’allocations familiales par mois par enfant – sauf pour le premier – jusqu’à ses dix-huit ans. Avec ses deux enfants, Ania touche donc 500 zlotys chaque mois. « Depuis qu’on a droit à cette aide, on se sent moins précaires. Tout cet argent part très vite, surtout pour des courses alimentaires, et dans tout ce qui est nécessaire pour l’éducation des enfants ».

 

Lire aussi : L’Édito Monde de Hadrien Desuin : Du neuf pour 2019 !

 

Sur le trajet, Ania s’attarde un instant devant l’école publique dans laquelle, par manque de place, elle n’a pas pu inscrire ses enfants. « Par chance, j’ai trouvé une école maternelle privée, un peu plus loin de chez moi, pas trop chère. Le programme « 500+ » me permet de la payer, ce qui aurait été difficile il y a quelques années ». Une fois les enfants confiés à leurs maîtresses, Ania peut rentrer chez elle et se consacrer, le temps de quelques heures, à ses projets. « Je prévois de retrouver du travail. Il y a des offres un peu partout ! On sent que l’économie du pays tourne bien en ce moment, il y a un vrai besoin de main-d’œuvre. C’est un contexte très favorable pour fonder une famille ». À l’entendre, le gouvernement du PiS (Droit et Justice) ne s’est pas trompé en lançant, en 2015, le plus vaste programme social dans l’histoire du pays. Plus de vingt milliards de zlotys (cinq milliards d’euros) investis chaque année pour favoriser les naissances et réduire la pauvreté. Une mesure impressionnante face à une crise qui l’est tout autant.

 

L’état d’urgence familial

 

Dès 2010, plusieurs études avaient donné des signaux alarmants sur la démographie polonaise. Mais c’est en 2014 que l’équivalent polonais de l’INSEE – l’Institut Central des Statistiques (GUS) – a lancé l’alerte. Une projection de l’évolution démographique du pays a révélé que dans les trente prochaines années, la Pologne perdrait cinq millions d’habitants, notamment à cause d’une émigration massive des jeunes Polonais vers les pays de l’Union Européenne. Le pays passerait de trente-huit à trente-trois millions d’habitants d’ici 2050. Soit autant qu’en… 1970 ! Devenue une véritable cause nationale, la thématique de la natalité s’invite dans la campagne présidentielle de 2015. Le candidat du PiS, Andrzej Duda, lance alors l’idée d’un programme d’allocations familiales nommé « 500+ ».

« On sent que l’économie du pays tourne bien en ce moment, il y a un vrai besoin de main-d’œuvre. C’est un contexte très favorable pour fonder une famille. » Ania

Les calculs sont vite faits : plusieurs milliards de zlotys par an sont nécessaires pour mettre en œuvre le projet du candidat. Du jamais vu dans un pays libéralisé depuis 1990 où la Sécurité sociale n’existe qu’à l’état embryonnaire. « Si quelqu’un sait où sont enterrés ces milliards, je serai ravi de l’apprendre », ironise Donald Tusk, premier ministre à l’époque. Les conservateurs vont pourtant remporter les élections : en cinq mois, l’allocation « 500+ » est mise en place pour plus de deux millions et demi de familles polonaises. Les premiers résultats ne vont pas tarder à apparaître. En 2017, et ce pour la première fois depuis sept ans, la Pologne dépasse le cap des quatre cent mille naissances annuelles. Soit trente mille de plus qu’en 2015.

 

Les mères porteuses (d’espoir)

 

« Vous voyez la porte, là, eh bien eux, ils ont deux enfants maintenant. Et eux, au second étage, ils s’y sont mis aussi ». Dans la cage d’escalier d’un immeuble situé à deux rues de celui d’Ania, Wojtek esquisse un sourire malicieux. « Avant on était les seuls à avoir des enfants dans tout l’immeuble ! Mais en deux ans tout a changé ». Marié à Mi?a, ils ont cinq enfants, âgés de sept à dix-neuf ans, et se partagent un petit appartement chaleureux où les photos de familles côtoient des icônes et autres images pieuses.

 

« On n’a pas voté pour le PiS afin d’obtenir des allocations ! Notre choix s’est fait par rapport aux valeurs chrétiennes et familiales que défend ce parti » dit Mi?a. Mère au foyer, elle a de toute façon appris à vivre sans aides particulières de l’État pour élever ses enfants. « J’avais l’impression d’être une citoyenne de seconde zone. Ici, à la messe, j’ai même entendu des gens prier pour que le gouvernement mette en place le « 500 + ». On en avait vraiment besoin ».

 

© Stefan Foltzer pour L’Incorrect

 

Dans la chambre des enfants, l’espace se fait rapidement très étroit, entre les étagères et les lits superposés. Mi?a prépare les plus jeunes de la famille à dormir. « Tout ce travail qu’on accomplit au quotidien, nous, les mères, il est maintenant reconnu par l’État. Pas juste financièrement. Le gouvernement écoute les familles, et les plus modestes, il respecte les mères de famille. C’est ça qui a changé ».

 

Un enfant à plusieurs pères

 

C’est pour les familles nombreuses, comme celle de Mi?a et de Wojtek, que les vingt milliards du programme « 500+  » ont eu le plus d’effets : en deux ans, le nombre de familles nombreuses polonaises vivant dans la pauvreté a chuté de 90 %. Un succès de plus en plus remarqué : en 2018, la Pologne est devenue le premier pays au monde en matière de dépenses sociales, devant la Finlande et la France, selon un rapport annuel de l’ONG Oxfam. « S’il y a bien une chose qu’on retiendra du gouvernement PiS, c’est le programme « 500+» », confie un proche de Jaros?aw Kaczy?ski, leader du parti au pouvoir. « Ce programme c’est devenu leur enfant chéri. C’est un symbole : on a détruit le communisme, mais on voit aujourd’hui que le capitalisme ça ne fonctionne pas non plus. Il manquait une vraie redistribution des richesses en Pologne. Le PiS a été le premier à le faire ». Une richesse que de nombreuses familles avec des poussettes s’apprêtent à dépenser dans les rues de Cracovie, en cette période de fêtes. Il reste donc à savoir si la nouvelle classe moyenne polonaise, fille des allocations « 500+  », saura allier consommation et tradition. Une loi votée début 2018 prévoit d’ailleurs la fermeture progressive puis totale des magasins le dimanche.

« C’est un symbole : on a détruit le communisme, mais on voit aujourd’hui que le capitalisme ça ne fonctionne pas non plus. Il manquait une vraie redistribution des richesses en Pologne.»

En attendant, les conservateurs du PiS tirent les profits politiques de leur succès. Les vingt milliards des « 500+  » ont été financés grâce à la lutte contre la fraude fiscale : il y a quelques mois, un éditorialiste de l’hebdomadaire de gauche Polityka en a déduit que « la gauche doit travailler avec le PiS ». Quant à l’opposition libérale, elle ne sait plus quoi penser du programme « 500+ », dont elle n’a cessé de critiquer le principe pendant des mois avant d’en revendiquer aujourd’hui la paternité. Un dicton polonais rappelle qu’étrangement, « un succès a toujours plusieurs pères ». Gageons que celui-ci aura surtout de nombreux enfants.

 

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