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Les États désunis

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Publié le

6 novembre 2018

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@Romée de Saint Céran pour L’Incorrect

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Donald Trump cherche à enrayer le déclassement d’une Amérique profondément fracturée entre deux blocs irréconciliables.

 

L’élection de Trump s’est faite sur un slogan, Make America Great Again. Ce n’est pas la première fois que la peur du déclin taraude les Américains avant que revienne la confiance, ainsi pendant les années 1990. Depuis, il y a eu le 11 septembre, le retour de la Russie, la calamiteuse guerre d’Irak et peut-être surtout l’entrée de la Chine dans l’OMC que Clinton accepta sans en voir les dangers. Alors, le déficit commercial bondit – il atteint 807 milliards de dollars en 2017, dont 347 avec la Chine – alors la désindustrialisation s’accéléra – les États-Unis qui représentaient 28 % de la production manufacturière mondiale en 2002 n’en assurent plus que 18,6 % en 2016 – alors l’endettement extérieur explosa : il franchit la barre des 6 000 milliards de dollars au début de 2018 selon Moody’s. Et sur le plan géopolitique la montée de rivaux signifierait le début de la fin de la domination américaine.

Les États-Unis donnent l’impression de céder à la facilité : ils utilisent le dollar pour régler leurs achats, ils soutiennent leur croissance en augmentant les dépenses publiques et en baissant les impôts au risque de voir le déficit fédéral exploser: ce dernier devrait atteindre 1 000 milliards de dollars en 2019, soit 4,2 % du PIB.

 

Lire aussi : élection en Pologne, le tour d’après

 

Sur le plan international, Obama a mené une politique que l’on qualifiera au choix de raisonnable (l’Iran, Cuba) ou d’indolente (la Corée, le Moyen-Orient). Il a évité d’engager un bras de fer géopolitique et économique avec Pékin, du coup il lui a laissé les coudées franches en mer de Chine, en Asie centrale et orientale, en Afrique où la Chine vient d’ouvrir une base à Djibouti. Obama a soigné son image et renforcé le sof power américain, il a laissé à son successeur les décisions cassantes et impopulaires; recevant Trump à la Maison Blanche, ne lui a-t-il pas déclaré que le dossier le plus délicat qu’il lui laissait était celui de la Corée du Nord sur lequel il n’a rien fait? Et du coup celui de la Chine.

 

La méthode Trump

 

Trump veut rendre sa grandeur à une Amérique qui craint le déclin et le déclassement. Pour lui le rebond américain commence par l’économie et même par l’industrie. Malgré les critiques, il a augmenté les taxes sur les importations d’acier et d’aluminium comme sur les produits venant de Chine désignée « ennemi numéro 1 ». Il a exigé une renégociation de l’ALENA qu’il a obtenue sous la menace. Ainsi Trump rompt avec le multilatéralisme que Washington avait choisi avec la création en 1947 du GAT devenu OMC et il renoue avec le bilatéralisme qui était la règle dans les années 1930. Il est vrai que le bilatéralisme permet au plus fort d’imposer son point de vue dans la négociation. America first.

Trump veut rendre sa grandeur à une Amérique qui craint le déclin et le déclassement. Pour lui le rebond américain commence par l’économie et même par l’industrie.

Et Trump quitte les accords et les organisations qui lui semblent entraver la souveraineté américaine, de la COP 21 à l’UNESCO en passant peut-être par l’OMC si elle n’accepte pas de se réformer.

 

 

L’originalité de Trump tient à sa méthode : placer la barre très haut, menacer, déstabiliser ses partenaires avant d’engager les discussions et d’accepter des compromis. C’est ce qu’il a fait avec succès avec le Mexique et le Canada. C’était le sens de sa menace de quitter l’OTAN pour contraindre les Européens, et en premier lieu les Allemands, à augmenter leurs dépenses militaires. C’est ce qu’il entreprend avec la Chine en s’engageant dans une surenchère de taxes. La réputation que lui font ses adversaires le sert car elle lui permet de pratiquer la « stratégie du fou » que prônait Kissinger : les menaces du fou sont prises au sérieux.

 

Des armes intactes

 

En réalité, Trump ne fait qu’utiliser des armes dont les États-Unis disposent depuis longtemps. Pour faire pression sur ses partenaires/adversaires, il menace de les priver d’accès au grand marché américain et de leur retirer sa protection (alors qu’il augmente les dépenses militaires), il joue du dollar que les entreprises travaillant avec l’Iran ne pourront utiliser. Le dollar, l’argent, la force encore et toujours, à laquelle il faut ajouter l’innovation. Les piliers de la puissance américaine n’ont pas changé et ceux qui attendent qu’elle soit rapidement dépassée par la Chine attendront encore un moment. La réforme fiscale qu’il a fait voter va dans le même sens. Elle dope la croissance et rend attractif le pays, encourageant les entreprises du monde entier à s’y installer. Dès lors, même si elle aggrave les déficits, elle permettra de les financer.

Pour l’instant, l’état de l’économie américaine semble lui donner raison. Le chômage atteint un niveau exceptionnellement bas (3,9 %), ce qui pousse les salaires à la hausse. La croissance atteint 2,3 % et, au second trimestre 2018, elle se fixait à un rythme annuel de plus de 4 %. Obama a pu chipoter en expliquant qu’il avait fait aussi bien, les chiffres parlent: sous ses deux présidences le taux de croissance a oscillé entre 1,6 et 2,9 %. Le boom actuel s’explique par une déréglementation rampante, à coups de petites mesures et non de changements spectaculaires; il est aussi la conséquence de la réforme fiscale. Reste à savoir combien de temps 62 L’Incorrect n°14 novembre 2018 Monde se prolongera le cycle haussier qui date déjà de neuf ans et Syrie si ces mesures ne feront pas éclater une crise financière aussi grave que celle de 2008. La remontée des taux d’intérêt engagée par la Fed, malgré Trump, pourrait la précipiter. Il suffit à Trump de tenir encore deux ans !

 

« Une nation divisée contre elle-même ne peut subsister » (Lincoln)

 

Un point ne peut qu’inquiéter: rarement les États-Unis ont été si divisés. La faute aux provocations de Trump, sans doute, mais aussi à ses adversaires qui n’ont jamais accepté son élection. Il ne s’agit pas seulement des Démocrates. Toute une partie de l’establishment républicain est hostile à Trump : les néo-conservateurs le suspectent de chercher à tout prix un arrangement avec Poutine, les libéraux critiquent son protectionnisme, l’élite élégante méprise sa vulgarité. Mais il n’a pas perdu le soutien de la base républicaine. Les primaires qui ont permis de choisir les candidats aux futures élections le démontrent, ce sont les candidats qui se réclamaient du Président qui ont en général été choisis. De l’autre côté de l’échiquier politique, ces mêmes primaires ont vu le succès des démocrates les plus radicaux, des féministes, des représentants des minorités, des tenants du « politiquement correct ». C’est d’ailleurs un fait qui pourrait remobiliser les Républicains et servir Trump, comme les derniers sondages semblent l’indiquer.

En 2050, les minorités représenteront 53 % de la population et c’est une autre Amérique qui apparaîtra.

L’un des terrains d’affrontement les plus importants concerne l’immigration. En 2050, les minorités représenteront 53 % de la population et c’est une autre Amérique qui apparaîtra. Tel est le non-dit qui explique l’élection de Trump et son engagement à réduire les flux migratoires. Malgré l’opposition de certains juges, l’immigration est en recul; des villes peuvent proclamer qu’elles refusent d’adopter ses mesures contre les clandestins, beaucoup de ceux-ci partent… vers le Canada de Trudeau. Les entrées de migrants légaux et résidents permanents ont chuté de 18 % entre les premiers trimestres des années fiscales 2017 et 2018 et le nombre de réfugiés admis de 79 %, selon le ministère de la sécurité intérieure. Ces derniers devraient encore diminuer, Trump venant de signer un décret qui abaisse les quotas de réfugiés admis. Ces mesures sont les plus clivantes au sein de la société américaine, et ce n’est pas un hasard s’il met ce thème au cœur de la campagne électorale actuelle.

Ainsi se trouvent confirmées les intuitions de Gertrude Himmelfard dans One nation, two cultures (1999). L’Amérique se trouve de plus en plus fracturée alors que le bon fonctionnement de sa Constitution suppose le consensus. Les attaques des Démocrates comme les provocations de Trump en découlent et menacent le soft power américain, le principal fondement de leur puissance. Comment faire confiance à un pays qui ne sait pas ce qu’il veut ?

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