Les fleuristes en bas de mon immeuble ont de jolies fleurs et savent composer des bouquets. Après avoir choisi les fleurs et demandé leurs noms (que j’oublie aussitôt), je les regarde tourner un faisceau végétal subtilement étagé, arrachant ici ou là une tige en trop et ajoutant avec parcimonie quelques feuillages pour équilibrer le tout. Puis, dernièrement, après avoir roulé avec maîtrise le bouquet dans deux feuilles décalées qu’elles arrachent d’un geste sûr des gigantesques rouleaux accrochés au mur, elles ajoutent une page jaunie arrachée à un vieux livre, choisissant celles qui sont illustrées.
Lire aussi : Les feuilles mortes sont-elles de droite ?
C’est ainsi que le dernier bouquet arbora une page de Lourdes et les pèlerinages de la Vierge, par Charles Baussan, avec une introduction de René Bazin, Arthaud, 1934 ; une des héliogravures représentant Rocamadour. Je témoignai d’un étonnement poli. On m’expliqua que c’était pour faire joli, on fut surprise quand je dis calmement « Sacrilège», on sortit le livre pour que je puisse vérifier son peu de valeur et on m’assura que, là où on les achetait, il y en avait des caisses.
Je sais bien que Charles Baussan, angevin, journaliste et écrivain de second ordre, ne mérite pas que je me lamente sur l’ingratitude de l’époque. Je sais bien que tous les livres ne sont pas achetés et que la loi exige qu’on les pilonne puisqu’on ne peut pas les donner. C’est ainsi, les livres sont pilonnés et les bibliothèques ne sont pas lues. Les volumes rangés sur les rayons en sont rarement tirés et les héritiers se débarrassent de ces masses encombrantes qui empêchent d’avoir de beaux murs clairs et pimpants. Une vieille cousine m’a dit son étonnement à voir qu’elle ne pouvait pas même donner ses livres car elle ne trouvait personne pour venir les emporter, même gratuitement. La bibliothèque de sa municipalité acceptait, à la rigueur, qu’elle les emballât, les mît en caisses et les apportât, à des jours si précis et à des horaires si contraignants que la tâche était impossible. Un ami libraire d’ancien m’a confirmé que le métier périclitait. Un notaire qui visitait une maison de famille pour l’estimer me dit à quel point il avait trouvé originale cette décoration à base de bibliothèques dispersées dans plusieurs pièces. Je lui avais conseillé d’essayer.
Le bouquin dépecé me faisait songer à ces cortèges clairsemés d’anciens combattants et à ces messes où trois paroissiens sont épars dans l’océan des chaises vides
Mais enfin, de là à retrouver un livre peu à peu dépenaillé transformé en pure décoration par la délicate cruauté de cette dispersion destructrice, chaque page prisée pour l’impression de précarité qu’elle donne, rehaussant l’aspect du bouquet par son caractère incomplet, soulignant l’éphémère et le prix du bouquet par l’affirmation de sa propre et fragile existence… Le bouquin dépecé me faisait songer à ces cortèges clairsemés d’anciens combattants et à ces messes où trois paroissiens sont épars dans l’océan des chaises vides. Il témoignait d’un monde enfui, si disparu que même ses traces ténues s’effacent. Encore heureux qu’un fleuriste leur donne une dernière vie en les anéantissant. Les pages arrachées sont de droite.





