Rengorgé, criard, pontifiant, voilà plus d’un demi-siècle que le soixante-huitard assomme avec ses petits faits d’armes et sa menue sagesse. Au point de figurer en repoussoir absolu. Hélas, au détriment de la vérité historique, car, pendant des décennies, les seules voix autorisées à parler des « évènements » furent celles des Cohn-Bendit et autres Goupil, qui imposèrent leur vision très parisienne, réduisant les activistes de province au rôle de figurants, faisant oublier les grèves ouvrières, forgeant le lieu commun d’un chahut de jeunes bourgeois empressés de se déniaiser avant d’embrasser leurs belles carrières.
Le sociologue Erik Neveu veut restituer aux évènements leur complexité en donnant la parole à la piétaille et aux sans-grade de mai 68. Pour cela, il mène son enquête, sollicitant auprès de soixante-dix activistes bretons, moins représentatifs que « symptomatiques », des « récits de vie ». Pourquoi la Bretagne ? Parce que dans cette région tardivement modernisée, les mutations sociales firent sentir leurs effets de manière plus brutale qu’ailleurs, ce qui en fait un excellent poste d’observation.
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Cet ouvrage réfute bien des caricatures. Le soixante-huitard breton, dans l’écrasante majorité des cas, est d’origine populaire, le plus souvent rurale, imprégnée de catholicisme tendance Vatican II. Arraché à son milieu par une scolarité exemplaire, il vécut la « recomposition des sociabilités » en cherchant dans le militantisme une communauté, voire un substitut à la famille (ce qui n’avait pas échappé à de Gaulle qui, en bon barrésien, voyait en mai 68 une révolte de « déracinés » ; à ce titre, on a oublié qu’un de ses derniers discours, qu’il débuta en breton, fut prononcé à Quimper).
Ces origines catholiques mêlées à une bonne volonté scolaire, puis à l’appartenance à des organisations valorisant discipline et dévouement créèrent des individus dont le parcours, pour certains, force le respect. D’abord par leur volonté constante de mettre en cohérence pensée et action, notamment à travers l’expérience de « l’établissement » en usine parmi les ouvriers. Par le refus de parvenir ensuite, convaincus d’instinct que « les honneurs déshonorent » (Flaubert), amenant l’auteur à constater : « Il y a chez une partie des anciens gauchistes une dimension aristocratique du politique ».
Arraché à son milieu par une scolarité exemplaire, le soixante-huitard breton chercha dans le militantisme une communauté, voire un substitut à la famille
Pour instructive, la lecture de ce livre accable un peu, car à force de ne plus prendre les soixante-huitards au sérieux, nous n’imaginions plus que leur destinée recelait sa part de tragique. S’ils ont voulu « faire l’histoire », ils ne savaient pas celle qu’ils faisaient. Certes, notre monde n’est pas celui qu’ils désiraient; ils auront néanmoins participé à son avènement. Malgré leurs différences (les trotskistes ne sont pas les maos, etc.), ils appartiennent à une même génération, la « génération lyrique » selon François Ricard (absent de la bibliographie), qui, situation historique inédite, après avoir écarté ses aînés, puis, sans le vouloir, étouffé ses cadets, a exercé le pouvoir sans partage pendant plus de trente ans. Leur activisme fut au long cours: passé leur jeunesse gauchiste, ils poursuivirent leur engagement dans les syndicats, milieux culturels, associations, le Parti socialiste, sur l’évolution desquels, forts de leur expérience militante, ils pesèrent. Il est possible d’évoquer un gramscisme accompli, leurs préoccupations et leur sensibilité – dont leur penchant à tout indexer sur des oppositions binaires (l’usage constant de l’anathème « fasciste » pour ce seul exemple) – ayant imprégné la société française.
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Ce tableau suggère parfois une galerie de vaincus de l’histoire. Il n’en est rien. Si ces activistes n’eurent pas les carrières qu’ils méritaient, ils connurent une relative réussite sociale. Autre objection : si, jeunes, ces soixante-huitards furent rompus à l’autocritique, les extraits d’entretiens ne montrent pas qu’ils se sentent responsables de l’état actuel de la France. Sans surprise, la nation est absente de leur vision du monde, seulement après des décennies de militantisme, cet «oubli» ne pouvait rester sans conséquence. Avant leur accès aux responsabilités – disons en 1981, la France disposait de quelques atouts, lesquels aujourd’hui ?
Ce livre, parce qu’il exhume enfin des visages de fantassins de mai 68 ensevelis sous les récits des états-majors parisiens, est une contribution importante à la vérité historique. Il pourrait même fournir à ses plus droitiers lecteurs l’occasion de poser un regard neuf sur ce passé déjà lointain.

Gallimard, 364 p., 23 €





