Les Sauvages : ethnogenèse forcée

© CPB FILMS/ SCARLETT PRODUCTION /CANAL+

Ce devait être la série Canal de cette rentrée. En un sens, l’adaptation filmique du roman Les Sauvages de Sabri Louatah est un événement majeur, non pas pour ses qualités intrinsèques mais pour ce qu’elle dit de l’état de la société française en cette fin d’année 2019.

 

 

L’idée de départ des Sauvages ne manque pas d’intérêt. Sorte de miroir inversé du Soumission de Michel Houellebecq, Les Sauvages emprunte au genre de la saga familiale classique de la littérature française pour délivrer un propos politique et social : quid de l’élection d’un Président de la République issu de l’immigration maghrébine, plus encore algérienne ? Cette matière fictionnelle passionnante pouvait accoucher d’une grande œuvre. Las, Les Sauvages se transforme en toute petite souris clouée au sol par ses biais idéologiques et son didactisme extrêmement pénible. L’ensemble est, en outre, alourdi par un scénario rocambolesque à la limite du grotesque et quelques acteurs en roue libre, à commencer par une Marina Foïs moins crédible que jamais en gentil personnage « français de souche » de service.

L’idée générale étant qu’en France et chez eux, soient éliminés les méchants qui refusent de se mélanger, les affreux « identitaires » des deux bords que le récit confond allègrement en les rendant équivalents.

Prenant parfois des allures de Kamoulox progressiste en convoquant les figures du couple gay beur-black de cité, celle du petit génie du piano incompris et tourmenté, ou bien encore celle de la jeune femme arabe se faisant passer pour une Espagnole pour intégrer un groupe de skinheads, Les Sauvages ressemble au scénario de science-fiction (ou de dystopie, tout dépend de votre sensibilité) rêvé par une prof de danse africaine de MJC de quartier dans les années 90. Sponsorisé « éducation nationale » à la Jack Lang et bons sentiments, la série tente pourtant de raconter la France du XXIème siècle en feignant l’autocritique de la communauté qui sert de cœur à son propos. En opposant une famille « beurgeoise » à une famille algérienne venant d’une cité de Saint-Etienne, Sabri Louatah voulait probablement donner une coloration dramatique à sa fresque. C’est, il faut bien l’admettre, l’élément le plus réussi de ce récit choral.

Evidemment, le scénario cousu de fil blanc montre notre héros invoquer les « valeurs » de la France et susciter l’espoir de tout un pays.

Le premier épisode commence par l’élection d’Idder Chaouch (Roschdy Zem), insupportable Obama français venu de la banlieue parisienne et ayant officié comme professeur d’économie dans une université américaine. Dans un débat caricatural à l’extrême, ce dernier humilie son adversaire, vieillard réactionnaire qui le confronte sur la question du terrorisme islamique. Evidemment, le scénario cousu de fil blanc montre notre héros invoquer les « valeurs » de la France et susciter l’espoir de tout un pays. C’est à la fin de cet épisode que la série bascule avec sa tentative d’assassinat par un membre de la famille du petit-ami acteur de la fille d’Idder Chaouch. Les cinq épisodes suivants s’attacheront à déterminer pourquoi le petit cousin de Fouad Nerrouche (fiancé de Jasmine Chaouch) a voulu tuer le premier président d’origine algérienne de l’histoire de France.

 

 

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À grand renfort de psychologie de comptoir, de clichés policiers et de scènes de prison ridicules, nos « sauvages » se noient dans une intrigue digne d’un épisode de L’Instit sous amphétamines, encore plus boursouflé et prétentieux que Le Grand Pardon d’Alexandre Arcady. Les métaphores ne s’encombrent pas de finesse, ainsi du titre faisant référence au quatrième acte des Indes Galantes de Rameau, dont le thème sert de fil rouge au récit. Ouin, ouin, pauvre enfant qui n’aura pas pu réussir son concours de piano… Mais à ce moment-là, l’histoire se tenait encore à peu près. Car, Les Sauvages bascule dans l’absurde dès le troisième épisode. Comme on pouvait s’en douter, les méchants sont … je vous le donne en mille : la milice du SN ! Le SN pour « solidarité nationale », un groupe empruntant au Rassemblement national, aux Identitaires et au Bastion Social. De cette partouze politique naît une bande de fous furieux terroristes alliés de certains islamistes pour déclencher une guerre civile.

Par la suite, les Français d’origine européenne sont très directement diabolisés. Pas un seul n’est pleinement bon.

Lors des premiers épisodes, la France et les Français sont traités en objets neutres, genre de décor. Par la suite, les Français d’origine européenne sont très directement diabolisés. Pas un seul n’est pleinement bon. Le Premier ministre de Chaouch appelé Serge est ainsi un sale type, crypto-raciste socialiste uniquement mû par ses ambitions personnelles. La femme de Chaouch est une hystérique pas pleinement libérée de ses clichés racistes. Quant aux membres du SN, ce sont des prolos ultra-violents et débiles qui lâchent une insulte raciste tous les deux mots. Les figurants sont ignobles. Dans un épisode, une vieille alcoolique gueule dans un bar PMU : « Vous reprendrez bien un peu de Padamalgam 5000 ? ». De l’autre côté, le grand frère terroriste de la famille Nerrouche est romantique, sombre, et, pour tout dire, presque excusable. Ce traitement manichéen gâche l’ensemble du propos et ses prétentions universalistes, tout en donnant une touche indécente aux effets de réalisation (zooms larmoyants et autres ressorts dramatiques).

Alors que des hooligans du SN déploient une banderole raciste, le fier Chaouch se lève et le public se met à chanter une Marseillaise avec les joueurs. Un peu comme si la France de 1998 avait enfanté un peuple par le sport, là où les Huns ont échoué sur les Champs Catalauniques.

Quant aux Algériens, on ne peut pas dire qu’ils soient non plus correctement traités, en dépit de leur héroïsation. Ils n’ont pas de choix. Soit ils sont du monde d’après, connectés, libéraux et progressistes. Soit ils sont des ploucs, au mieux engoncés dans leurs contradictions et leurs troubles identitaires, au pire voyous inassimilés en rébellion contre la société. L’idée générale étant qu’en France et chez eux, soient éliminés les méchants qui refusent de se mélanger, les affreux « identitaires » des deux bords que le récit confond allègrement en les rendant équivalents. Il est amusant de constater que l’ethnogenèse de la France métissée se fait au cours d’un match de football dans Les Sauvages. Alors que des hooligans du SN déploient une banderole raciste, le fier Chaouch se lève et le public se met à chanter une Marseillaise avec les joueurs. Un peu comme si la France de 1998 avait enfanté un peuple par le sport, là où les Huns ont échoué sur les Champs Catalauniques.

Pour que naisse un nouveau peuple, il faudrait donc que les deux histoires soient équivalentes et que nous nous auto-flagellions. Bien sûr, personne ne se demandera s’il serait possible d’imaginer une série présentant un propos inverse.

« Je viens de cette autre histoire de France : mes ancêtres ne sont pas devenus français par choix mais par la contrainte, par les massacres par la violence. Je voudrais vous parler du fait colonial », dit le président Chaouch dans son premier discours de président après être sorti de son coma, entouré d’anciens combattants algériens. Pour que naisse un nouveau peuple, il faudrait donc que les deux histoires soient équivalentes et que nous nous auto-flagellions. Bien sûr, personne ne se demandera s’il serait possible d’imaginer une série présentant un propos inverse. Personne ne se dira non plus que jamais une telle histoire n’a été envisagée pour un fils de maçon portugais. Oui, l’Algérie c’est plus glamour, c’est plus inclusif. Rien ne naîtra de cette somme de clichés. Et ce n’est pas le pseudo patriotisme républicain forcé du dernier épisode qui nous fera changer d’avis…

 

 

Gabriel Robin

 

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grobin@lincorrect.org

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