Pourquoi les ricanements du Joker retentissent-ils si forts ?

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Il existe des avertissements si forts qu’on est certain qu’ils seront les derniers. Joker fait partie de ces rares films inclassables dont le succès fou est dû autant au génie de ceux qui l’ont réalisé qu’à la bêtise de l’époque qui l’a engendré.

 

 

L’histoire de ce film est celle d’un homme qui essaie désespérément de trouver un sens profond à sa vie dans un monde qui noie les rapports humains dans les eaux glacées du consumérisme. À chaque tentative de trouver un but à sa vie qui justifierait la souffrance de son existence, il finit humilié et (a)battu. C’est ainsi qu’Arthur Fleck évoque cette phrase en parlant de sa mère : « Elle m’a dit que j’avais un but : mettre du rire et de la joie dans le monde ».

 

Cette même mère qui, lorsque son fils lui parle plus tard de son envie de devenir humoriste, lui réplique sur un ton cruellement banal qu’elle était sous l’impression que cela nécessitait d’être drôle. Cette femme revêt le prénom symbolique de ‘Penny’, insinuant à nouveau que ce futur monstre est littéralement le fils bâtard de la société marchande.

Pour savoir où aller, Arthur cherche naturellement à savoir d’où il vient, en fouillant du côté du père biologique qu’il n’a jamais connu. Cette recherche pour trouver une figure incarnant son créateur le pousse à placer toutes sortes d’espoirs dans la figure de Thomas Wayne, le père de Batman, qui selon sa mère (qui souffre certes de problèmes psychiatriques) serait son géniteur.

Cette notion de sens profonds écrasés par le marché est exprimée à travers cette phrase qu’il note dans son carnet : « i hope my death makes more cents than my life » (j’espère que ma mort aura plus de sens que ma vie), jouant sur l’homonymie ‘cents’ et ‘sense’.

 

Pour savoir où aller, Arthur cherche naturellement à savoir d’où il vient, en fouillant du côté du père biologique qu’il n’a jamais connu. Cette recherche pour trouver une figure incarnant son créateur le pousse à placer toutes sortes d’espoirs dans la figure de Thomas Wayne, le père de Batman, qui selon sa mère (qui souffre certes de problèmes psychiatriques) serait son géniteur. Ce dernier lui refuse toute sorte d’amour et rejette vivement son rejeton.

 

Caïn et la belle

Pour combler son vide affectif d’enfant battu, Arthur chérit le présentateur phare de la télévision (Robert DeNiro). Il s’imagine étant invité à faire rire les gens à ses côtés à une heure de grande écoute. Hélas, ce dernier le crucifie publiquement en démolissant certains extraits décevants de ses spectacles, un moment qui le hantera pour le reste du film.

Comme Caïn devenant un meurtrier car Dieu a rejeté ses sacrifices, Arthur devient le Joker à force d’être rejeté par les personnages auxquels il voulait absolument plaire.

Son désir de présence paternelle va de pair avec sa soif de compassion féminine, qui le mène à fantasmer d’une relation avec une jeune mère de famille noire. Rejeté à son tour par cette femme, le film laisse planer le doute sur le sort de cette dernière après qu’il ait refermé la porte de son appartement. Si ce parcours ressemble à s’y méprendre à celui de Sisyphe, condamné à souffrir éternellement pour rien, Arthur devient en réalité le Joker de la même manière que Caïn devient le premier des meurtriers lorsqu’il tue Abel : en assassinant ses idéaux, un par un.

 

Comme Caïn devenant un meurtrier car Dieu a rejeté ses sacrifices, Arthur devient le Joker à force d’être rejeté par les personnages auxquels il voulait absolument plaire. Comme Caïn cherche à heurter Dieu en tuant son fils, le Joker cherche à détruire toute apparence de principes moraux en tuant ceux qui les incarnent. Cette symbolique biblique fonctionne particulièrement bien avec l’idée selon laquelle Batman, fils modèle de son père Thomas Wayne, pourrait être le frère du Joker.

 

Du rire aux armes

Mais si cette œuvre est en passe de devenir un phénomène culturel, c’est en bonne partie grâce à sa critique de l’idée de bonheur obligatoire, accessible, pour tous, tout le temps, et ultimement tyrannique. Cette idée a été développée par Eva Illouz et Edgar Cabanas dans leur ouvrage Happycratie, où ils insistent sur le fait que si l’on dit que le bonheur est facile d’accès, cela ne fait que rendre son absence plus douloureuse. Cette symbolique du sourire forcé est reprise dans la scène d’ouverture quand Arthur, déguisé en clown, ‘force’ un sourire artificiel en poussant physiquement ses lèvres vers le haut alors qu’une larme coule sur son maquillage.

 

L’infotainment à l’américaine par conséquence en prend logiquement pour son grade, avec son lot d’hypocrisie et de rires artificiels. Arthur symbolise le personnage dépeint dans l’ouvrage de Christopher Lasch : La culture du narcissisme, où le narcissisme – trait majeur de nos sociétés modernes – est compris non pas comme une indépendance arrogante mais bien comme une dépendance affective sur des stimuli externes pour soutenir un égo fragile.

 

Cette ricanante vacuité est un des fils rouges qui traversent le cœur de l’œuvre et ce n’est pas un hasard si rire, terroriser et tuer ont pour point commun de permettre d’échapper – temporairement ou définitivement – à la douleur d’une existence sans sens. C’est cette idée qui a suffi aux médias américains pour lancer une véritable campagne d’hystérisation en prônant la thèse selon laquelle ce film mènerait à – voire légitimerait – des tueries de masse. Le New York Police Department a même jugé nécessaire de placer des policiers en civil à l’intérieur les salles qui diffusaient les films.

 

 

Lire aussi : Joker : Le clown émissaire

 

 

Nous sommes tous des clowns

Ces médias ne se rendent pas compte de la tragique ironie de leur comportement. En effet, le joker termine son œuvre en tuant en direct – apothéose tragique – le présentateur sous les yeux de millions d’américains scotchés devant leurs télévisions. En faisant un tel vacarme médiatique autour de la prétendue dangerosité du film, ces médias créent à leur tour des conditions alléchantes pour propulser au-devant de la scène des détraqués qui pourraient rêver – eux aussi – de gloire à n’importe quel prix.

L’idée d’un clown terrifiant nous dérange sans doute par son association de deux choses habituellement incompatibles : la peur et le rire.

Cette terreur que semble inspirer les clowns à notre époque est particulièrement révélatrice, quelques semaines seulement après la sortie du deuxième opus de Ça, un film d’horreur à succès centré sur un clown maléfique. L’idée d’un clown terrifiant nous dérange sans doute par son association de deux choses habituellement incompatibles : la peur et le rire. Ce paradoxe est symbolisé par le handicap de Arthur, qui ne peut s’empêcher de ricaner aux moments les moins appropriés, comme lorsque Thomas Wayne le rejette.

 

Paradoxe des paradoxes, à plusieurs reprises des foules entières de clowns masqués protestent contre un système injuste. Le réalisateur allie ainsi l’uniformité d’une foule identique avec la singularité du clown, l’anonymat du masque avec la visibilité accrue que procure le déguisement excentrique. « Nous sommes tous des clowns » répètent les foules, rappelant l’ironie de nos sociétés composées d’individus sans cesse obsédés par le ‘devoir’ de revendiquer leur droit à la différence.

 

 

L’absence de normes comme norme

Car s’il fallait résumer – tâche condamnée d’avance tant ce film est dense – la thèse de Joker, elle semble résider dans le thème omniprésent de la subversion. Pendant deux heures, on contemple la triste apogée des années 60 et de son ‘il est interdit d’interdire’. Comme l’a décrit Jean-Pierre Le Goff dans Mai 68, L’héritage Impossible, nous avons institué l’absence de normes comme norme.

 

En conséquence, il ne faut pas s’étonner si le monde du Joker est à ce point pétri de subversions. Le personnage rit quand il faut pleurer, tue celle qui lui a donné naissance, assassine dans le lieu de soins qu’est l’hôpital, et entre symboliquement par la porte marquée « EXIT ».

Ou comment les ricanements cyniques du chaos joyeux retentissent tel un avertissement : si l’on ne parvient pas à renouer avec des relations vraies, un système plus juste, et des vies qui ont du sens, le nihilisme ne tolèrera comme à son habitude aucune exception.

Les escaliers, omniprésent dans le film, sont toujours montés avec lassitude, tels les tentatives lourdes et infructueuses de se rapprocher d’idéaux. À l’inverse, quand Arthur devient le Joker, il les descend en dansant, sur des plans au ralenti, incarnant sa glorification de la décadence et du nihilisme.

 

Les contradictions apparaissent plus largement lorsqu’on s’aperçoit que le personnage se construit en se détériorant, et n’a jamais une allure aussi assurée que lorsqu’il a intériorisé l’idée que la vie n’avait aucun sens et que rien n’était certain. Le Joker ne fait que critiquer, détruire, remettre en question, et ne propose rien. Pourtant, lors de la dernière scène il est adulé par une foule de clowns tel un héros, un roi, lui aussi du nom d’Arthur. Ou comment les ricanements cyniques du chaos joyeux retentissent tel un avertissement : si l’on ne parvient pas à renouer avec des relations vraies, un système plus juste, et des vies qui ont du sens, le nihilisme ne tolèrera comme à son habitude aucune exception. Dans un monde de critique, l’opposition vraie est la proposition.

 

 

Pierre Valentin

 

 

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pierre.valentin98@gmail.com

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