Les trois erreurs de raphaël enthoven

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Inviter Raphaël Enthoven fut une excellente idée des organisateurs de la Convention de la droite de ce 28 septembre 2019. C’est toujours un plaisir d’écouter un homme intelligent qui s’exprime avec conviction et avec talent, outre le courage intellectuel de faire face à un auditoire absolument hostile. Mais la conviction et le talent n’empêchent pas les erreurs.

 

Peut-être un peu de mauvaise foi vient-elle s’y mêler aussi ? On sait que la mauvaise foi est souvent de mise dans la vie politique ; on peut tout de même la regretter quand elle vient d’un homme qui fait profession de philosopher. J’ai ainsi relevé trois contre-vérités, volontaires ou non, qu’il a commises lors de son intervention.

 

 

 

Rejoignant étrangement la vision stratégique de Marine Le Pen, Raphaël Enthoven accorde davantage d’importance au clivage populistes/mondialistes qu’au clivage droite/gauche. Il se réjouit de l’accent mis par la convention sur ce dernier, pour cette raison qu’un clivage tellement inopérant selon lui rend impossible toute alternative crédible au macronisme. Il encourage en conséquence les participants à la convention à persister sur cette voie : voilà qui est ironique, spirituel, et qui a le mérite de la clarté.

D’aucuns ont pu se réjouir de la meilleure opinion que, selon certains sondages, les électeurs mélenchonistes auraient dorénavant du RN. Certes, ce point est assez crédible, ne fût-ce qu’en raison de la crise des Gilets jaunes, qui a amené les uns et les autres à se côtoyer et à constater que les électeurs du RN, qui ne sont fort heureusement ni des anges éthérés, ni des bêtes sauvages assoiffées de sang, ne sont pas différents des autres Français.

Cependant, qu’en est-il de chacun de ces deux clivages ? Je me situe délibérément sur le seul plan électoral, auquel se limite le propos de l’orateur. Les Républicains (LR) regroupe des adhérents et des électeurs de la droite et du centre ; une ligne clairement orientée à droite réduit donc ce parti à son cœur électoral de droite, comme on l’a vu lors des dernières élections européennes. Si une alliance doit être un jour conclue entre le Rassemblement national (RN) et LR, elle ne se fera ainsi qu’avec la portion congrue de LR, apport qui sera insuffisant (à supposer que les rapports de force électoraux actuels se maintiennent) pour qu’une telle alliance puisse disposer d’une majorité parlementaire : tel est peut-être l’enseignement majeur des dernières élections européennes, comme l’impasse d’une alliance patriote de gauche a été celui de l’élection présidentielle. Ainsi, Raphaël Enthoven n’a pas entièrement tort, à supposer que la situation actuelle demeure éternellement statique. Cela étant, ce socle électoral résiduel de LR, représenté par de nombreux adhérents et cadres de ce parti, demeure en tout état de cause nettement plus consistant que les quelques fantomatiques électeurs mélenchonistes qui ont reporté leurs voix sur le Front national en 2017, et ne sont représentés par personne au sein des instances de La France insoumise.

Raphaël Enthoven tient toutes les libertés pour irréversibles, y compris les plus nouvellement acquises ou celles dont le rattachement à la Déclaration des droits de l’homme ne va pas forcément de soi, telles que le droit à l’avortement, l’abolition de la peine de mort, ou encore le mariage homosexuel.

D’aucuns ont pu se réjouir de la meilleure opinion que, selon certains sondages, les électeurs mélenchonistes auraient dorénavant du RN. Certes, ce point est assez crédible, ne fût-ce qu’en raison de la crise des Gilets jaunes, qui a amené les uns et les autres à se côtoyer et à constater que les électeurs du RN, qui ne sont fort heureusement ni des anges éthérés, ni des bêtes sauvages assoiffées de sang, ne sont pas différents des autres Français. Mais la naïveté ou la mauvaise foi de ceux qui voudraient en tirer des conséquences électorales majeures sont effarantes, si l’on veut bien se souvenir un instant que de tels sondages portent sur un électorat mélenchoniste qui, à l’occasion des élections européennes, a fondu comme neige au soleil. D’un strict point de vue électoral, le clivage droite/gauche, ou encore conservateurs/progressistes, est donc bien plus prometteur que le clivage populistes/mondialistes.

Tout ceci revient à rappeler d’une autre manière cette vérité, qu’un homme de gauche est tout simplement inapte à envisager, que l’Histoire ne connaît pas un progrès continu et perpétuel des libertés (réelles ou prétendues telles) – ou, plus de façon plus précise, que des formes de civilisations complexes, accordant une part relativement large aux droits individuels mais incapables de s’adapter aux dures réalités de la vraie vie, peuvent être remplacées par des modes d’organisation sociale beaucoup plus frustes ou autoritaires.

Raphaël Enthoven tient toutes les libertés pour irréversibles, y compris les plus nouvellement acquises ou celles dont le rattachement à la Déclaration des droits de l’homme ne va pas forcément de soi, telles que le droit à l’avortement, l’abolition de la peine de mort, ou encore le mariage homosexuel. Toutes les libertés sont-elles bonnes ? Peut-on même toujours les qualifier de véritables libertés ? Aborder de si vastes questions ne saurait être le propos du présent article. Cela étant, il faut bien constater qu’aucune société ne saurait violer longtemps et gravement l’ordre naturel. Je sais que cette dernière notion peut, elle aussi, prêter à bien des discussions ; mais je pense que l’on m’accordera qu’il est d’ordre naturel qu’une société se perpétue en assurant par elle-même le renouvellement de ses générations. Si elle n’y parvient pas, elle disparaît tout à fait mécaniquement pour se voir remplacée par une autre société qui, elle, y parviendra, au prix peut-être de l’abolition de certaines libertés, réelles ou supposées telles.

 

En veut-on un exemple historique majeur ? Citons le haut Moyen-Age (que les Anglo-Saxons qualifient de manière évocatrice de Dark ages, ou Ages sombres), au lendemain de l’Antiquité tardive. Sans même d’ailleurs que l’ordre naturel ait été remis en cause, une société peut, pour des raisons purement politiques, se voir remplacer par une autre société beaucoup plus oppressive ; il en est allé ainsi lors de la révolution islamique iranienne de 1979, et il aurait pu en aller ainsi en Syrie sans la bienheureuse intervention russe (que Raphaël Enthoven n’a pas manqué de honnir au passage !). Tout ceci revient à rappeler d’une autre manière cette vérité, qu’un homme de gauche est tout simplement inapte à envisager, que l’Histoire ne connaît pas un progrès continu et perpétuel des libertés (réelles ou prétendues telles) – ou, plus de façon plus précise, que des formes de civilisations complexes, accordant une part relativement large aux droits individuels mais incapables de s’adapter aux dures réalités de la vraie vie, peuvent être remplacées par des modes d’organisation sociale beaucoup plus frustes ou autoritaires. Cela s’appelle la décadence et le renouveau, ce dernier fût-il sombre et cruel.

Selon lui l’identité n’existe pas, car elle ne serait qu’un ensemble de souvenirs, étrangers en définitive à l’être humain.

Raphaël Enthoven a voulu achever son propos par une considération philosophique : selon lui l’identité n’existe pas, car elle ne serait qu’un ensemble de souvenirs, étrangers en définitive à l’être humain. Il n’a pas assez explicité sa pensée pour que l’on puisse y voir l’expression pure et simple de l’existentialisme philosophique. Tentons cependant d’être un peu philosophes nous aussi, en passant par une approche à laquelle je ne demande nullement au lecteur de souscrire, le priant de n’y voir, s’il le souhaite, qu’un outil intellectuel destiné à mieux exprimer ma pensée. Cette affirmation de Raphaël Enthoven ne saurait faire l’économie d’une réflexion sur ce qu’est le moi. La pensée ésotérique européenne, comme l’hindouisme, discerne depuis des temps immémoriaux l’existence, au sein de l’être humain, de sept corps. Quatre sont inférieurs : le corps physique, le corps éthérique (soit les fluides énergétiques qui circulent dans le corps physique), le corps astral (soit l’affectivité et les passions) et le corps mental (soit l’intelligence discursive).

Pour lui, l’identité passe à l’arrière-plan, de même que tous les autres plans de l’être, car il tente de transcender la condition humaine. C’est ainsi fort logiquement que les monastères sont de véritables sociétés communistes. Ce sont aussi les seules sociétés communistes qui fonctionnent efficacement, car le communisme n’est viable que si chaque membre de la société qui le pratique fait fi de son intérêt économique personnel.

Toujours dans cette optique, trois corps sont supérieurs : la faculté d’intuition (kama manas en sanscrit, qui permet de trouver une solution aux problèmes préalablement à tout raisonnement discursif), l’amour universel (ou buddhi, sympathie de l’être envers le monde) et, enfin, l’étincelle divine, ou atman, le véritable cœur de l’être qui seul survit à la mort et, après le passage par le fleuve du Léthé qui abolit les souvenirs, endosse une vie nouvelle – et donc six autres nouveaux corps, au travers desquels cette étincelle divine recevra de nouveaux souvenirs au fil du temps… tout ceci tant qu’elle n’aura pas échappé au cycle des réincarnations.

 

Qu’est-ce qu’un moine, qu’est-ce qu’un ascète ? Quelqu’un qui fait le plus possible abstraction de tout ce qui n’est pas l’étincelle divine. Pour lui, l’identité passe à l’arrière-plan, de même que tous les autres plans de l’être, car il tente de transcender la condition humaine. C’est ainsi fort logiquement que les monastères sont de véritables sociétés communistes. Ce sont aussi les seules sociétés communistes qui fonctionnent efficacement, car le communisme n’est viable que si chaque membre de la société qui le pratique fait fi de son intérêt économique personnel. Tel est le cas des moines ; tel n’est le cas d’aucune autre société humaine, dont en particulier la nation.

Raphaël Enthoven a peut-être raison si son propos ne s’applique qu’à une poignée d’hommes exceptionnels ; mais il se trompe lourdement s’il veut le généraliser à l’échelle de toute une société.

De la même manière, et sans doute plus profondément encore, vouloir une société qui fait fi de son identité sans être essentiellement composée d’ascètes, c’est vouloir en condamner les membres, mutilés de tout ce qui fait la vie de l’homme qui n’a pas choisi une voie ascétique, à l’inertie ou à la folie – et vouloir condamner cette société à la disparition. Raphaël Enthoven a peut-être raison si son propos ne s’applique qu’à une poignée d’hommes exceptionnels ; mais il se trompe lourdement s’il veut le généraliser à l’échelle de toute une société. Tout cela peut se résumer plus simplement par cet adage selon lequel qui veut faire l’ange fait la bête, et inciter chacun à la méfiance envers les idées trop générales.

 

Jean-Paul TISSERAND

 

Jean-Paul Tisserand est membre du Comité directeur du CNIP. Ancien porte-parole du FN sur les questions économiques, il a été candidat du FN aux élections législatives de 2017.

 

 

 

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