Si l’avènement de l’empire du Bien est indéniable, il a perdu son apparence faussement débonnaire pour laisser tomber le masque qui révèle un visage hideux et déformé par la haine. La nouvelle génération, baignée dans la fête et bercée dans le cocon doucereux du bien, incapable d’imaginer le Mal, l’a développé en son for intérieur. Enfants gâtés pour qui le monde se plie perpétuellement en quatre, ces nouveaux jeunes – comme on pourrait dire « nouveaux riches » – ont nourri en eux une haine absolue d’une société qui leur permet d’exister et qu’ils veulent détruire avec ferveur.
Il y a quelque chose de fascinant à voir la génération smartphone s’élever contre la société de consommation alors qu’ils en sont à la fois les produits et les organes vitaux : si le Capital est de toutes les luttes du Bien, de tous ces truismes martelés sans relâche, ce n’est pas par conviction. Le Capital n’en a pas plus que ses adversaires-séides. C’est qu’il a compris que ces anti-tout n’étaient en fait que des consommateurs affamés : consommateurs de concepts jetables et de produits pérennes. Le prémâché vite digéré idéologique, et les pailles en carton recyclables. Twitter, Facebook et toutes les start-ups cools de la Silicon Valley se parent des couleurs de l’arc-en- ciel et censurent la pensée hétérodoxe comme un KGB souriant. On tweet sa révolte écologique depuis son iPhone dernier cri fait à partir de métaux lourds extraits par des enfants en Afrique, entre deux voyages en avion pour aller faire la fête pas cher dans des pays aussi magnifiques que miséreux.
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La fête a mué. Elle est maintenant électrique, mais comme une chaise. Il n’y a qu’à voir les ambiances des marches des fiertés : là où il y a une quinzaine d’années, elles ne ressemblaient encore qu’à ce que Nicolás Gómez Dávila appelait, parlant des perversions, « des parcs d’attractions que fréquentent en famille les foules du dimanche », de nos jours, la fierté s’est muée en haine. Inutile de s’étendre sur la ségrégation dans les cortèges, qui ont été maintes et maintes fois évoquées. Mais il y a quelque chose de délicieusement ironique à voir tous ces collectifs de « gouines en colère » et autres « trans radicalisés », grassement nourris des subsides d’un État qu’ils vomissent, hurler, en tête de cortège, que « tout le monde déteste la police », crachant ainsi au visage des policiers présents pour les protéger d’un éventuel camion fou conduit par un de ces déséquilibrés qu’ils aiment tant et qui les détestent tant.
Si en 2001 nous étions les plus morts, nous sommes maintenant des morts-vivants : une activité cérébrale minimale couplée à un instinct de destruction féroce, comme une nuée de sauterelles bourgeoises et désœuvrées. Car les antitout, qui se mobilisent perpétuellement contre des moulins à vent en prenant bien soin de ne pas voir les vrais géants ne sont bien évidemment pas des combattants de la liberté, ni du bien. Leur Bien n’est qu’une idole, une contrefaçon du beau et du vrai, un leurre. Et eux ne sont que des enfants de bourgeois pleurnichards, qui tentent de compenser le manque d’attention de leurs festivistes de parents par une volonté effrénée d’être unique tout en étant d’un conformisme le plus absolu.
Les plus malins d’entre eux fondent des associations et se repaissent des mânes des subventions
Les plus malins d’entre eux fondent des associations et se repaissent des mânes des subventions. Ceux-là finiront invariablement, comme leurs aînés, par abandonner les teintures de cheveux fluorescentes et la radicalité du discours pour aller pantoufler de plateaux télévisés en commissions commissionnées. Les autres, ceux qui, hélas pour eux, sont absolument sincères dans leurs luttes ineptes, finiront soit dépressifs (quoiqu’ils le soient souvent déjà), soit rangés des voitures électriques, dans le rang, mais sans passer par la case départ, ni toucher le pactole. Pour eux, l’engagement de jeunesse aura été comme la tektonik pour certains : un épisode de leur passé qu’ils n’évoqueront que peu, discrètement, avec une certaine gêne.
Terrible sort qui est réservé à une génération qui se bat dans le vent pour des sujets sur lesquels tout le monde est en règle générale d’accord (être méchant, ce n’est pas bien, la misère, c’est nul, il faut sauver la planète et les animaux mignons), tout en important, plantant et arrosant avec ravissement les graines de sa propre destruction. Lionel Jospin avouait lui-même il y a des années que l’antifascisme des années Mitterrand n’était que du théâtre. Celui des années 2020 est tragi-comique. Dans une société de plus en plus divisée où toute une partie allogène de la population fait sécession depuis longtemps dans l’ultra violence, il y a une poésie tragique à voir les chantres de l’accueil, qui n’ont « du monde qu’une vision rassurante », périr sous les coups de couteaux de ceux dont ils réclament l’accueil avec ferveur.
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La fête a pris un tour hideux. Grimaçante, elle écrase de ses bottes multicolores et pailletées tous ceux qui lui résistent. L’autodafé dans la joie, les tontes et exécutions publiques festives ! Car dans un monde de transparence absolue, tout doit forcément se régler devant l’agora : on ne gère plus ses affaires en privé, le linge sale doit être déballé en place publique, et plus il sent mauvais, plus il ravira de ses effluves la masse alléchée. La dictature, elle aussi, a mué. Dans un monde de servitude volontaire, il n’y a plus besoin de police politique : les citoyens se chargent eux-mêmes du sale boulot, « annulant » les contrevenants à la doxa. Quel terme terrible : « annuler » quelqu’un ! Staline, derrière sa moustache touffue et son sourire débonnaire, n’aurait pu rêver mieux. Là où il avait instauré une atmosphère de délation dans la terreur, le Bien le fait dans la joie. Les deux systèmes ont en commun la purge, mais le plus terrifiant est celui qui la fait avec le sourire.
Là où le Bien se parait des atours de la bienveillance, elle a définitivement disparu depuis que l’empire a installé son hégémonie. Il n’est plus nécessaire de faire semblant : les ennemis du bien doivent être éliminés. Mais, comme dans toute dictature, la machine s’emballe, et les plus fervents prédicateurs finissent toujours par être broyés par les mâchoires de la bête féroce qu’ils ont enfantée et nourrie. Tous ces nouveaux comités de salut public finissent tôt ou tard par subir le sort de Robespierre et de Saint-Just. « Du passé, faisons table rase » : s’il y a bien un héritage des luttes d’antan que la société du Bien a chéri, c’est celui-ci. En effet, les générations actuelles sont incultes par choix, en font même une fierté.
Tous ces nouveaux comités de salut public finissent tôt ou tard par subir le sort de Robespierre et de Saint-Just
L’histoire n’étant pas « safe », il convient de s’en éloigner le plus possible. De la juger sans la connaître, à l’aune de concepts aussi anachroniques qu’abscons. On déboulonne des statues de Victor Schoelcher, pas assez antiracistes pour le jeune moderne, et on étudie Cheikh Anta-Diop dans les universités. Après tout, pourquoi le Roi Soleil ne serait-il pas noir ? On traque les micro-agressions (Rama Yade, décidément pas la meilleure trouvaille de Nicolas Sarkozy, affirmant récemment que passer devant la statue de Colbert en était une), tandis que les vraies agressions, celles qui coûtent des vies, déchirent des familles, handicapent des enfants, ne sont que des faits divers. Les enfants de Carnavalgrad sont décidément bien ingrats avec leurs parents, qu’ils souhaitent ardemment effacer, rayer de la carte, pour crimes contre l’humanité, la planète, le genre, les animaux.
Et nous, on boit du vin.





