Monsieur le Président,
Mon intention est originale et je ne crois pas si atypique car j’aimerais vous raconter ma vie, c’est-à-dire le peu d’expérience d’une jeune femme de 25 ans. Née et élevée dans un milieu bourgeois en région parisienne, j’ai pris un chemin classique, double diplôme d’une école d’ingénieurs et d’un master à la Sorbonne, une voie bien simple qui apparaît à première vue comme une réussite et dévoile finalement un véritable manque de choix dans mon parcours. Les personnes dites scolaires ont une vie bien tracée. Logique admirable quand une société arrive à donner une place à chacun, mais plus difficile à comprendre quand certains restent sur le bord de la route.
À la suite de mes études épanouissantes et valorisantes, devrais-je tout de même souligner, je suis entrée chez EDF dans la Direction Optimisation et Trading où j’ai occupé un poste d’Optimiseur de production. J’y ai appris le point de vue physique et économique du marché de l’énergie et j’y ai rencontré des intelligences scolaires et admirables.
Cette société qui souhaite franchir et casser les barrières sociales par un politiquement correct hypocrite ne fait que renforcer ses cloisons en y ajoutant le dédain et le mépris
Pour autant, cela m’a amené à déposer ma démission. Avec mon époux, nous créons une poissonnerie de produits bretons, replaçant le poisson à la hauteur de la viande avec la volonté de redorer ce métier d’artisan si peu valorisé. Cette brutale reconversion n’est pas le soudain rejet d’une catégorie sociale, c’est une révolte plus profonde qui m’interroge sur notre condition.
Ce monde où la notoriété a une telle importance. Elle sectorise les milieux sociaux et entretient ses fractures. L’une de mes premières déceptions et mon argument le plus facile à défendre, est la grille salariale que les grandes entreprises, EDF en tête de liste, construisent. Celles-ci font entrer dans une case chaque individu face aux critères d’intelligences que la norme définit : Polytechnique, Centrale, et les autres… Quel fou paradoxe. Cette société qui souhaite franchir et casser les barrières sociales par un politiquement correct hypocrite ne fait que renforcer ses cloisons en y ajoutant le dédain et le mépris.
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La ligne 13 paraît l’exemple le plus parlant : tout Paris utilise ce métro pour aller travailler. Les milieux sociaux se rencontrent et s’ignorent, les yeux figés sur un téléphone portable où vous regarderez le dernier Games of Thrones, si vous avez de la culture, par peur que vos collègues ne vous « spoilent », anglicisme à répétition que je me passerai de critiquer, ma lettre deviendrait rabat-joie.
Un cri de révolte m’habite, je suis si triste de notre monde où l’individualisme règne. Il remplace sans aucun état d’âme le monothéisme. Vos amis sont vos collègues car vous les voyez bien plus que votre famille, ce schéma dont il faut à tout prix s’affranchir. La famille ! Elle n’est pas la bienvenue car l’Homme ne pense qu’à son droit et à l’égalité. Mais quelle égalité ? La réponse n’a pas d’importance, l’objectif est d’être libre. Sans justification. Avoir l’idée d’être égal. Voici le nouveau cheval de bataille de l’homme moderne. Je ne crois pas à l’égalité et encore moins à celles des hommes et des femmes. Je suis convaincue, en revanche, que chacun a une place unique, différente et équitable.
Aujourd’hui, notre individualisme nous tue, hante notre souci de confort, de reconnaissance abstraite et de réalisation vide, de décisions qui n’en sont pas, car d’autres vous expliquent celles qu’il faut prendre car « ils savent » correctement
Aujourd’hui, notre individualisme nous tue, hante notre souci de confort, de reconnaissance abstraite et de réalisation vide, de décisions qui n’en sont pas, car d’autres vous expliquent celles qu’il faut prendre car « ils savent » correctement. L’homme contemporain pense savoir, rejette toute autorité non justifiée, son passé, son histoire et ses ancêtres. Il pense que le but ultime de notre passage sur terre, c’est l’évolution. Or si évoluer ne se concrétise que dans le bien-être physique et le ressenti personnel, je n’y crois pas !
L’évolution que l’on entend ici, c’est dédaigner ce qui s’est passé avant, considérant que nous sommes mieux, quelle prétention ! Mon incompréhension de notre temps affirme que ma place n’est pas celle que l’on souhaite m’imposer. J’aspire à plus grand. Je souhaite laisser une empreinte ici-bas, non par une réussite professionnelle abstraite. J’espère arriver à m’épanouir dans une charité de cœur qui pourrait permettre de faire connaître au monde que nous sommes fiers d’être français, fiers de notre culture et de ce que nous construisons : notre grande générosité normalement française.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma très haute considération.





