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L’hérésie populiste (2/4) : comment comprendre le populisme ?

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Publié le

4 août 2022

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Indissociable de la modernité, fusionnant peuple-classe et peuple-communauté, le populisme est avant tout une pensée de rupture, qui naît de la tension entre centre et périphérie politiques. Deuxième article d’une série de quatre, paru sur le site espagnol El Manifiesto et traduit par Patrick de Pontonx.
populisme

Comment appréhender le populisme ? Il faut d’abord partir du principe qu’il s’agit d’un phénomène politique caractéristique de la modernité. En d’autres termes, nous ne sommes pas en face d’une résurgence de la pensée traditionnelle, d’une « réaction » restauratrice. L’élan populiste est indissociable des conditions objectives créées par le monde moderne et de la manière spécifiquement moderne d’appréhender les rapports au sein de la communauté politique. Pour reprendre un schéma peut-être réducteur mais expressif, on pourrait dire que le populisme correspond au moment « Fraternité » dans des sociétés déçues par les phases « Liberté » et « Égalité », pour reprendre la topique trilogie révolutionnaire.

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La Liberté désigne le moment où l’individu revendique son autonomie contre l’ordre politique traditionnel : c’est le monde du libéralisme, avec sa répartition des pouvoirs, ses libertés publiques à caractère personnel, sa sacralisation de l’activité économique privée et l’autonomie de la conscience. Lorsque le monde de la Liberté triomphe et fait apparaître la victoire de certains individus sur d’autres, apparaît le moment de l’Égalité, qui n’est plus l’égalité de tous devant la loi (c’était, après tout, une revendication individualiste), mais l’aspiration que tous les hommes soient essentiellement égaux en droits, en devoirs, en fortune, en bonheur : c’est le monde du socialisme avec son exigence d’uniformité sociale, d’égale redistribution des richesses (et de la pauvreté), de la soumission de toute autonomie personnelle à l’intérêt de l’ensemble, etc. Toutefois, lorsque le moment de la Liberté se manifeste comme un générateur d’injustice, et que le moment de l’Égalité se manifeste comme un générateur de division et d’oppression, alors se fait sentir le besoin d’atteindre une phase différente ; une nouvelle phase où la liberté individuelle ne brise pas la communauté dans son ensemble et l’égalité sociale n’anéantit pas l’autonomie spontanée des personnes. C’est le moment de la Fraternité. Or si un courant politique aborde l’énoncé de la Fraternité comme un concept-clef, c’est bien le populisme. Ce n’est pas par hasard que Pierre Poujade avait inclus précisément le terme de « Fraternité » dans le nom de son parti.

Peuple-classe et peuple-communauté

Mais revenons-en à l’idée de peuple. Depuis la Révolution française, la pensée politique moderne tend à identifier le concept de « peuple » à une notion de classe, la base sociale, qui s’attribue la représentation de la nation dans son ensemble. Pour reprendre les termes classiques de la politique européenne pré-moderne, la plèbe devient démos. C’est le schéma bien connu de l’abbé Sieyès qui, dans sa brochure de 1789 « Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? » soutenait que le Tiers-État, c’est-à-dire la bourgeoisie, n’était pas une simple classe sociale comme les deux autres (la noblesse et le clergé), mais qu’il incarnait la nation en soi contre les classes supérieures, lesquelles ne représentaient que des intérêts extérieurs à la volonté populaire. À partir de ce moment-là, la communauté traditionnelle s’est effondrée et seul le peuple, entendu comme bourgeoisie organisée, est demeurée légitime pour constituer la nation. Il est intéressant d’observer que Sieyès a fini par soutenir l’anéantissement des Jacobins et par conspirer pour que Napoléon réalise le coup d’État du 18 brumaire. Les définitions partielles du « peuple » tendent toujours à provoquer une partie du peuple à vouloir en éliminer une autre au nom du peuple lui-même. Ce concept du peuple comme classe sera entièrement récupéré plus tard par le marxisme, de sorte que s’est opérée entre le peuple et le prolétariat cette identification que Sieyès avait faite entre peuple et Tiers-État.

Le rôle du peuple, dans le populisme, peut s’énoncer ainsi : un secteur de la communauté politique, qui a l’ambition d’être majoritaire, s’empare de la représentation de l’ensemble pour lui restituer sa condition d’unité

Or cette notion de « peuple » n’est pas la seule qui soit active dans la pensée moderne. À côté du « peuple-classe », il y a aussi le peuple-communauté, fondamentalement théorisé dans l’univers germanique. Ici le peuple n’est pas un segment social privilégié par le baiser de l’Histoire, mais une communauté unie par des liens culturels, religieux, ethniques, etc. En fait, c’est une réponse à la question laissée ouverte par Hobbes lorsqu’il définit le peuple comme un ensemble de citoyens uni en un seul corps : que définit cet ensemble, qu’est-ce qui en fait un corps, qu’est-ce qui lui donne une qualité singulière et différente des autres corps ? Ce qui lui donne corps, c’est sa condition singulière par rapport aux autres, qui repose sur des traits de caractère essentiellement culturels et historiques. De sorte qu’ici le peuple ne soit pas réduit à une classe, mais qu’il embrasse l’ensemble de la communauté politique, non seulement la communauté présente mais aussi celle du passé – celle qui a légué les traits qui définissent le peuple – et celle de l’avenir – celle qui en sera héritière. 

Le « peuple » du populisme s’abreuve aux deux sources – nous avons déjà dit qu’il s’agit d’un phénomène expressément moderne. Du peuple en tant que communauté ethnique, il hérite de l’idée de totalité : son agent est un secteur social déterminé, oui, mais son cadre historique est celui qui est partagé par tous, ce n’est pas une nation nouvellement créée construite par la bourgeoisie révolutionnaire ou par le prolétariat érigé en dictateur. En même temps, le populisme hisse le drapeau du peuple comme classe, comme segment social : les paysans appauvris, les marchands spoliés par le Fisc, les masses indigènes exclues du progrès social, etc. Si bien que le rôle du peuple, dans le populisme, peut s’énoncer ainsi : un secteur de la communauté politique, qui a l’ambition d’être majoritaire, s’empare de la représentation de l’ensemble pour lui restituer sa condition d’unité. Dans le populisme, il y a toujours, implicitement ou explicitement, cette idée que la société a été cassée et qu’il est nécessaire de recomposer son unité – sa fraternité.

Lire aussi : Populismes, une sécession mentale

Centre contre périphérie

Il est important de souligner que cette ambition de rendre au corps social son statut de peuple, de communauté, n’obéit pas à une opération idéologique abstraite, mais relève toujours de situations objectives de rupture. Si quelqu’un entend reconstituer le lien social, c’est parce qu’il a effectivement été rompu. En cela aussi, le populisme est un phénomène spécifiquement moderne. Les processus de développement économique stimulés par la deuxième révolution industrielle (à partir du dernier tiers du XIXe siècle) ont apporté de gigantesques transformations sociales qui, dès le départ, se sont manifestées par des ruptures sociales catastrophiques. Dans toutes les nations développées, une gigantesque périphérie sociale s’est constituée : des masses ouvrières appauvries ou des foules paysannes restées en marge du processus, littéralement victimes du nouveau monde de la machine et de l’argent. Tandis que le centre du système grandissait de façon exponentielle – jusqu’à ce qu’il finisse par exploser dans une guerre aux dimensions jamais vues auparavant –, la périphérie des soumis, des marginalisés, des oubliés s’est également développée. Avant et après la guerre. Ce n’est pas par hasard s’il y eut des révolutions soviétiques puis, plus tard, des révolutions fascistes : elles étaient des réponses inévitables à la rupture sociale, aux excroissances d’un système qui avait éclaté, laissant de larges majorités sociales en marge. Tout peut être lu comme une tension décisive entre le centre et la périphérie des sociétés modernes. 

Ceci est intéressant à souligner, parce que toutes les grandes politiques de développement intervenues après la Seconde Guerre mondiale, dans la sphère occidentale, visaient justement à combler l’écart, à fermer la brèche, à faire participer les déshérités aux bénéfices du système, bref à réintégrer la périphérie vers le centre. Que ce soit de droite ou de gauche, la finalité était partout la même : le développementalisme de Franco, le capitalisme social allemand, l’État-providence social-démocrate, ou encore la planification et le souverainisme social de de Gaulle, tous ont opté pour répandre la prospérité à l’ensemble de leurs populations. Et ils y sont parvenus : la réduction considérable de la pauvreté, la création de grandes classes moyennes et la disparition progressive du « problème social » fut sans aucun doute la grande acquisition de ces « Trente Glorieuses » de 1950 à 1980. Dans ce contexte, le populisme comme courant politique disparut : pour la raison fort simple que sa revendication substantielle avait été prise en charge par le système. Jusqu’à ce que tout s’effondre. Jusqu’à ce que le centre et la périphérie se séparent à nouveau. Et c’est pourquoi le populisme est de retour.

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