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L’homme augmenté, perspective de l’homme diminué par Olivier Rey

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Publié le

12 février 2018

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olivier rey

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Dans les somptueuses perspectives que dressent les vendeurs de rêves augmentés, y a-t-il le paradis ? Plutôt la déchéance, l’impotence et la fin du corps.

 

Cecil Rhodes (1853- 1902) est un aventurier anglais qui, envoyé jeune homme en Afrique du Sud pour y soigner son asthme, réussit en moins de vingt ans à prendre le contrôle, à travers l’entreprise De Beers Consolidated Mines, de la quasi-totalité de la production mondiale de diamants. Devenu Premier ministre de la colonie du Cap, il n’eut de cesse que d’accroître l’étendue de l’empire britannique en Afrique australe. Les nouvelles terres que, par l’intermédiaire de la British South Africa Company, il annexa reçurent le nom de Rhodésie. Malgré les succès, l’homme avait ses moments de mélancolie. « Le monde est presque entièrement partagé, déplorait-il, et ce qu’il en reste est en passe d’être divisé, conquis et colonisé. Penser à ces étoiles qu’on voit la nuit au-dessus de nos têtes, à ces mondes immenses hors de notre atteinte… J’annexerais les planètes si je pouvais. J’y pense souvent. Cela me rend triste de les voir ainsi, si distinctement, et pourtant si loin. »

Le prurit qui rongeait Rhodes, d’annexer perpétuellement de nouveaux territoires, est également l’obsession qui travaille en permanence l’économie capitaliste, toujours en quête de nouveaux marchés à ouvrir, de nouveaux « gisements de valeur » à exploiter – quand bien même il n’y a plus de contrées terrestres à coloniser, et que les astres demeurent inaccessibles. Alors, il faut plus que jamais innover. Qu’appelle-t-on aujourd’hui une innovation ? Une procédure ou un dispositif qui permette de mettre en exploitation un pan de la réalité qui, jusque-là, avait échappé au processus productiviste et marchand. Cependant, l’innovation ainsi entendue ne suffit pas : encore faut-il lui découvrir des débouchés rentables.

 

La honte prométhéenne

 

L’ennui est que la clientèle solvable est déjà tellement équipée, suréquipée en objets de toutes sortes, son temps disponible est déjà si saturé de sollicitations que l’entreprise ne va pas de soi. Par chance, il reste encore un lieu scandaleusement inexploité : le corps lui-même. Voilà le nouveau marché à investir, la nouvelle frontière (au sens américain du terme) à conquérir. Pour cela, il est nécessaire de convaincre au préalable les êtres humains que leurs corps sont déficients, ridiculement peu performants, qu’ils sont de pauvres choses qui réclament de toute urgence d’être améliorées, « augmentées ». Par chance pour les conditionneurs d’opinion, cela ne s’avère pas trop difficile. L’individu contemporain, en effet, tout en se proclamant volontiers supérieur à tous ceux qui l’ont précédé depuis qu’il y a des hommes sur la terre, est moins assuré de lui-même que l’ensemble de ses prédécesseurs. Sous ses rodomontades, il est miné par le sentiment de son insuffisance. Pourquoi cela ?

La société de consommation, qui était censée nous ouvrir des horizons toujours nouveaux, nous replonge dans cet état de complète dépendance qui était le nôtre aux premiers temps de notre existence

Deux raisons au moins expliquent le fait. La première tient au développement technologique lui-même. Cela peut sembler paradoxal dans la mesure où, la technologie étant œuvre humaine, les hommes devraient a priori s’enorgueillir de ses réussites et s’en sentir d’autant plus assurés. En réalité, ils se trouvent de plus en plus rongés par ce que Günther Anders a appelé la « honte prométhéenne »: le sentiment d’étrangeté et d’infériorité, conscient ou inconscient, qui s’empare de l’individu devant certaines productions qui, bien que d’origine humaine, n’ont plus rien de commun avec ce qu’un être humain, aussi adroit et expérimenté soit-il, est à même de réaliser (c’est ici sans doute qu’il convient d’insister sur la différence entre la technique au sens ancien du terme – un ensemble de savoir-faire que les hommes se transmettent de génération en génération en le perfectionnant, comme l’art du cultivateur, du forgeron, du tailleur de pierres –, et la technologie, solidaire de la science moderne et élaborée en laboratoire). On dit que « l’homme » est aujourd’hui capable de manipuler la matière à l’échelle du nanomètre, d’envoyer des sondes dans l’espace, de modifier le génome. Mais qui est cet « homme » -titan capable de pareils exploits ? Un être abstrait, en lequel « les hommes », pris individuellement, sont incapables de se reconnaître. Les réalisations de « l’homme » engendrent chez tout un chacun à la fois la stupeur, ou l’émerveillement – comment l’activité humaine peut-elle parvenir à cela ? –, et la honte ou le déshonneur : moi, je ne suis pas à la hauteur.

 

De la poudre de perlimpinpin

 

Seconde raison au sentiment d’insuffisance qui ronge l’individu : au fur et à mesure que le monde se « modernise », le corps propre devient de plus en plus impotent. Non qu’il perde ses facultés – encore que certaines d’entre elles, non cultivées, tendent à s’atrophier – mais le monde évolue de telle sorte que ce que ces facultés naturelles permettent d’accomplir se réduit à très peu de chose. Qui, par exemple, peut aujourd’hui se nourrir, se loger, travailler, élever ses enfants en n’ayant d’autre moyen de locomotion que ses jambes? Au fil de telles évolutions, chacun devient, pour sa survie même, aussi totalement tributaire de dispositifs technologiques sophistiqués et d’un complexe économique planétaire sur lequel il n’a aucune prise que le nourrisson est dépendant des êtres qui prennent soin de lui. C’est ainsi que, passé un certain stade de développement, la société de consommation, qui était censée nous ouvrir des horizons toujours nouveaux, nous replonge dans cet état de complète dépendance qui était le nôtre aux premiers temps de notre existence.

Le petit enfant a devant lui la perspective d’une émancipation, au fur et à mesure qu’il grandira et gagnera en maturité. L’être humain contemporain a, quant à lui, la perspective d’un assujettissement toujours plus complet au système, au gré de sa « transhumanisation » – véritable incorporation, au sens premier du terme, de l’asservissement au complexe économico-technologique. Au fond, tout se passe comme si la promotion moderne de l’autonomie n’avait été qu’un miroir aux alouettes, un « argument de vente » pour faire consentir les êtres à une certaine forme de développement, le temps que ce développement ait atteint le stade où la personne à lui aliénée n’ait plus d’autre idéal que son propre reshaping, afin de s’insérer harmonieusement dans le fonctionnement de la machine globale et de se résorber dans ses flux.

 

Lire aussi : Gregor Puppink « Le corps humain n’est plus envisagé qu’au prisme de la technique »

 

Les prédictions mirifiques des tenants du transhumanisme – la mort de la mort, le transfert du cerveau sur support numérique et autres bouffonneries – ne sont pas destinées à se réaliser. Ce ne sont là que slogans publicitaires, dont le but est de semer la confusion et d’arracher le consentement à une étape supplémentaire dans l’artificialisation de l’existence. Pauvres de nous : le transhumain dont on nous annonce l’advenue n’a vraiment rien d’un surhomme. Il ressemblerait plutôt au patient d’un service de soins intensifs, qui ne doit de rester en vie qu’à son branchement permanent aux machines qui l’assistent. Au point où nous en sommes, la véritable augmentation ne consisterait pas à nous barder d’implants, mais à suivre la cure de désintoxication technologique qui nous permettrait de retrouver quelque emprise sur nos conditions d’existence – et redonnerait du même coup un peu d’espace à la politique. Quelques personnes, ici et là, s’engagent sur cette voie. Mais pour que celle-ci soit suivie à large échelle, manque le subutex ou la méthadone qui permettrait, individuellement et socialement, de surmonter les affres du manque. Alors on continue, même si les histoires d’addiction finissent mal, en général.

 

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